Modifié le 12 novembre 2018 à 22:06

Le suicide, une issue fatale qui touche davantage les paysans que les autres

Le risque de suicide est plus élevé de 37% chez les paysans que dans le reste de la population masculine.
Le risque de suicide est plus élevé de 37% chez les paysans que dans le reste de la population masculine. 19h30 / 2 min. / le 12 novembre 2018
Le risque de suicide est 37% plus élevé chez les paysans que dans le reste de la population, affirme une étude de l'Université de Berne. Au total, 447 paysans se sont donné la mort en Suisse entre 1991 et 2014.

Longtemps, le suicide dans le monde paysan a été un sujet tabou. Mais l'annonce de la mort de huit agriculteurs vaudois pour la seule année 2016 ainsi que plusieurs autres drames ont brisé le silence. Depuis lors, les actions se multiplient pour parler de cette question.

Pour la première fois, une étude quantifie le phénomène au niveau national. L'Institut de médecine sociale et préventive de l'Université de Berne a présenté les premiers éléments de cette recherche jeudi dernier, lors d'une conférence à Neuchâtel.

Evolution négative

En 2014, dernière année prise en compte par les chercheurs, les paysans avaient ainsi un risque de suicide de 37% plus élevé que la moyenne. En chiffres absolus, de 1991 à 2014, 447 des 90'000 agriculteurs concernés par l'étude ont mis fin à leurs jours.

Depuis 1991, le taux de suicide des Suisses a baissé de manière significative, tout comme celui des paysans. Mais depuis 2003, les chiffres pour ces derniers ont cessé de diminuer, repartant même légèrement à la hausse, contrairement au reste de la population, relève l'étude.

"Le taux de suicide est plus élevé chez les paysans que dans le reste de la population. Mais c'est surtout ces dix dernières années que la différence s'est creusée", s'étonne Nicole Steck, responsable de l'étude à l'Université de Berne, interrogée par la RTS.

La "pression financière" en cause

Du côté de l'Union suisse des paysans, on se dit choqué par le nombre de suicides qui endeuillent la profession. "On ne peut pas rester indifférents face à ces chiffres", affirme son directeur, le PLR fribourgeois Jacques Bourgeois.

Et le directeur de l'USP de plaider pour que les produits agricoles soient vendus à des prix équitables couvrant les coûts de production et permettant aux paysans de faire vivre leur famille et d'investir dans l'outil de production.

Outre la solitude qui frappe souvent les paysans et la charge administrative qui pèse de plus en plus sur les exploitations, il estime que la "pression financière" est un des facteurs expliquant le phénomène. Il évoque notamment la "spirale négative" de l'endettement.

Des contrôles qui s'accumulent et la charge du travail

Dans le 19h30, le paysan du Jura bernois Jean-Pierre Rochat, auteur du livre "Petite brume", évoque quant à lui les "contrôles qui s'accumulent" et la charge du travail qui amènent des conflits dans les couples qui résultent souvent en la fin de l'exploitation.

Pour l'écrivain, qui a pensé au suicide, les paysans sont également beaucoup plus distancés de la nature et "isolés" d'un point de vue social.

>> Les précisions de Jean-Pierre Rochat dans le 19h30:

Jean-Pierre Rochat "J'ai été au bord du suicide à la suite des nombreux contrôles qui s'accumulent."
19h30 - Publié le 12 novembre 2018

Plan d'action national

Pour lutter contre le suicide dans le monde paysan, le canton de Vaud a lancé il y a trois ans la mission Sentinelle. L'objectif? Former des lanceurs d'alerte à la détection précoce des signaux de détresse chez les agriculteurs.

Pour le pasteur Pierre-André Schütz, qui a formé les sentinelles vaudoises, il s'agit de "casser le cercle de solitude qui se crée autour du paysan". Aux agriculteurs en difficulté, il conseille d'"oser en parler" et de "ne pas rester seuls".

Le canton de Neuchâtel s'est inspiré de ce projet et a récemment lui aussi formé des dizaines de sentinelles destinées à jouer le rôle de relais entre les agriculteurs et les professionnels de la santé. Un plan d'action national sur cette base est aussi à l'étude.

>> Lire aussi: Vers un plan d'action national pour prévenir le suicide en milieu agricole

Didier Kottelat et Cynthia Gani

Publié le 12 novembre 2018 à 20:29 - Modifié le 12 novembre 2018 à 22:06

La méthodologie de l'étude

L'étude sur le suicide des paysans, toujours en cours, est menée par l''Institut de médecine sociale et préventive de l'Université de Berne et est financée par le Fonds national suisse (FNS).

Elle est concentrée sur les années 1991 à 2014. Elle prend en compte les 1,8 million d'hommes de nationalité suisse âgés de 35 à 74 ans habitant les communes de moins de 50'000 habitants, parmi lesquels figurent 90'000 paysans.