Modifié le 05 juin 2019 à 23:37

Le congé parental norvégien favorise les carrières féminines

En Norvège, les parents ont 48 semaines de congé à se répartir après la naissance de l'enfant.
En Norvège, les parents ont 48 semaines de congé à se répartir après la naissance de l'enfant. 19h30 / 3 min. / le 05 juin 2019
En Norvège, les pères peuvent prendre 15 semaines de congé paternité. Cette politique est soutenue par tous les partis et les milieux patronaux, mais l’imposition d’un quota fait débat.

Un papa penché sur une poussette en pleine semaine: l'image n'est pas rare dans les parcs publics d'Oslo. La Norvège a transformé le congé maternité, en 1978, pour introduire le congé parental, que se partagent le père et la mère. Après la naissance, les parents ont d'abord droit à deux semaines ensemble, puis 15 semaines avec la mère, 15 semaines avec le père et encore 16 semaines à se répartir comme ils le souhaitent.

"J'ai beaucoup de chance de pouvoir m'occuper de ma fille, on passe du bon temps et j'ai l'impression de construire une relation spéciale avec elle", témoigne Harald Haugen. Cet ingénieur passe cinq mois à la maison pour s'occuper d'Olivia, née en octobre. Il travaille dans une petite entreprise qui emploie une vingtaine de personnes: "Bien sûr, mon congé complique un peu le travail de mes collègues, mais ce n'est pas vraiment un problème. En Norvège, on a l'habitude."

L'absence d'Harald a permis à sa compagne de retrouver plus facilement un emploi. Pia Johansen est enseignante en travaux manuels, elle vient de reprendre son activité. "C'est génial, s'enthousiasme-t-elle. Même si c'était agréable de rester à la maison avec Olivia, parce que je l'aime, c'est aussi bon d'être au travail, de voir autre chose."

Large soutien, y compris dans l'économie

En Norvège, le congé parental est considéré comme un accélérateur pour les carrières féminines. Cette politique publique fait consensus: elle est soutenue par tous les partis, de la gauche à l’extrême-droite. Même les milieux économiques y sont favorables. "Pour les entreprises, c’est la garantie que nous utilisons tous les talents, explique Anne Louise Aruun Bye, responsable du dossier au sein de l'association patronale NHO. Les femmes sont souvent majoritaires à l'université, mais leur carrière a ensuite tendance à stagner dans la trentaine, quand elles font des enfants. C'est une perte pour toute l'économie."

Les modalités du congé parental font toutefois débat. La Norvège a introduit en 1993 l'idée d'un "quota du père": s'il ne prend pas son congé, les semaines sont perdues pour toute la famille. L'idée est de forcer la main aux hommes, qui avaient tendance à laisser tous les jours de congé à leur conjointe. La coalition de droite au pouvoir vient ainsi d'augmenter une nouvelle fois ce quota, qui est passé en quelques années de 5, à 10, puis 15 semaines.

"C'est la seule manière de garantir une certaine équité, justifie Anne Louise Aruun Bye. Si on donne cinq semaines aux hommes, ils en prennent cinq. Si on leur donne quinze semaines, ils en prennent quinze." Ce point de vue ne fait pourtant pas l'unanimité. Certains Norvégiens estiment qu'il faudrait laisser les familles s'organiser comme elles l'entendent. Nina Mikkelson anime un groupe Facebook qui rassemble des hommes et des femmes opposés au quota. "Il y a toutes sortes de profils: des femmes qui souhaitent allaiter plus longtemps, des hommes qui ne veulent pas interrompre leur carrière… Pour nous, le congé parental doit servir l'enfant, et rien d'autre! Ce ne devrait pas être un moyen de faire progresser les carrières des femmes."

Une opinion que ne partage pas Tristan Champion. Employé de Nestlé et marié à une Norvégienne, ce Français a expérimenté le congé parental pour son deuxième enfant. "Au début, je ne voulais pas prendre congé, mon épouse a dû me forcer la main." Mais il s'est finalement laissé convaincre et ne l'a pas regretté. Il a tiré de cette expérience un blog, intitulé Barbe à Papa, et rédige un livre à paraître sur le congé parental. "Le jour où j'ai posé mon congé paternité, je n'étais pas enceinte, mais j'avais la boule au ventre. J’avais peur de rater des projets intéressants, de me faire prendre ma place, que le remplaçant soit meilleur. Ce sont des craintes que connaissent toutes les mères, et il n'y pas de raison qu'elles soient seules à passer par ces angoisses."

Salaire payé par l'Etat jusqu'à 6700 francs

Pendant le congé, le salaire est payé par l'Etat à l'employeur, qui le reverse ensuite à l'employé. Celui-ci touche 100% de sa fiche de paie habituelle, jusqu'à 6700 francs. Pour les salaires plus élevés, c'est à l'entreprise de décider si elle complète cette somme, ce qu'elle fait la plupart du temps. Ce système généreux présente aussi des avantages pour l’Etat. "Il économise sur les crèches, qui ne sont tout simplement pas disponibles durant la première année de vie", précise Tristan Champion. Car le père et la mère ne sont pas autorisés à prendre leur congé simultanément, ils doivent se relayer pour s'occuper du bébé.

"Ici, les papas sont des stars!", appuie le Français. Les communes mettent en réseau les pères qui vivent dans un même quartier pour qu'ils fassent des activités ensemble: yoga, ballades en forêt, groupes de discussion. "Pour moi, cette période a été magnifique. Je craignais d'être seul, mais finalement, je me suis senti très entouré. Ça m'a fait grandir."

Gaspard Kühn

Publié le 05 juin 2019 à 18:33 - Modifié le 05 juin 2019 à 23:37