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James Stavridis: "Je suis très inquiet que les Etats-Unis et la Chine se lancent dans une guerre"

James Stavridis, commandant des forces de l’OTAN de 2009 à 2013. [REUTERS]
2034 ou le récit de la prochaine guerre mondiale: interview de l’Amiral James Stavridis / Tout un monde / 13 min. / le 27 avril 2021
Dans son livre "2034: un récit de la prochaine guerre mondiale" ("2034: a novel of the next world war"), l'amiral américain James Stavridis imagine un conflit entre la Chine et les Etats-Unis autour de Taïwan. Dans une interview accordée à la RTS, l'officier dans l'US Navy et ancien commandant des forces de l'OTAN en Europe estime qu'un tel conflit est "très probable", même avant 2034.

Tout un monde: Le scénario de votre livre est-il réaliste?

James Stavridis: Malheureusement, ce scénario est très probable. Les désaccords entre les Etats-Unis et la Chine sont nombreux: sur la souveraineté en mer de Chine du Sud que Pékin considère comme ses eaux territoriales; sur la façon dont la Chine traite les Ouïghours, les musulmans dans la province du Xinjiang; sur le traitement de Hong Kong; sur la pression qu'elle exerce sur Taïwan, ainsi que sur l'espionnage qu'elle pratique à des niveaux industriels et sur ses cyberactivités menées au détriment des Etats-Unis.

Il s'agit donc d'un échantillon très étoffé de désaccords. Plus la Chine montera en puissance, plus les Etats-Unis vont adopter une position davantage conflictuelle. Je suis très inquiet que, d'ici dix à quinze ans, ces deux pays se lancent dans une guerre sans forcément le vouloir. J'espère qu'avec ce livre*, je fournis un récit éclairant qui nous encouragera tous à éviter une telle issue.

Pensez-vous que l'Occident sous-estime la Chine?

Oui. Dans les quinze prochaines années, la Chine disposera d'une capacité militaire bien plus importante qu'aujourd'hui, notamment en matière de cyberfurtivité, de nano- et microélectronique, ainsi que de missiles de croisière hypersoniques. Tout cela ressemble à de la science-fiction, mais c'est réel. Les Etats-Unis doivent comprendre qu'ils ne seront plus la seule superpuissance dans dix à quinze ans.

Les Etats-Unis doivent comprendre qu'ils ne seront plus la seule superpuissance dans dix à quinze ans

James Stavridis, commandant des forces de l’OTAN de 2009 à 2013.  [Kacper Pempel - REUTERS ]
James Stavridis, commandant des forces de l’OTAN de 2009 à 2013

Dans votre récit, vous présentez les Etats-Unis comme un pays plutôt faible qui se laisse, en tout cas, surprendre par les capacités militaires et techniques de la Chine. Ce qui se jouera en 2034 se prépare maintenant. Est-ce que les Etats-Unis ne se préparent pas suffisamment?

Je crains que les Etats-Unis ne suivent pas le rythme de la Chine dans trois domaines critiques. Le premier est le cyberespace, à la fois offensif et défensif. Je pense que la Chine progresse très rapidement là-dedans et j'y inclus l'intelligence artificielle.

Un deuxième domaine de préoccupation est la taille de la flotte. Les Etats-Unis, bien sûr, sont une puissance mondiale qui exploite des navires de guerre dans le monde entier. Mais, aujourd'hui, la Chine possède déjà plus de navires de guerre que les Etats-Unis.

Le troisième domaine, qui me préoccupe particulièrement, est la capacité croissante de ce que l'on appelle les missiles hypersoniques. Il s'agit de missiles à très haute vitesse qui atteignent cinq à sept fois la vitesse du son. Ce sont à mon avis les trois domaines-clés dans lesquels les Etats-Unis doivent maintenir au moins l'égalité, sinon un avantage, sur la Chine.

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Vos anciens collègues, les stratèges militaires et les membres du gouvernement sont maintenant aux commandes. Ils ne parviennent pas à anticiper cela...

Le commentaire le plus fréquent que j'ai reçu à propos de ce livre est le suivant: 'Amiral, vous avez écrit un livre brillant, mais vous vous êtes trompé sur un point important: la date'. Nombreux sont mes collègues qui pensent que tout cela arrivera bien avant 2034. Et si vous regardez les gros titres de ces trois ou quatre derniers mois, vous voyez que ces tensions sont croissantes et que cette affirmation est grandissante de la part de la Chine.

Nous avons encore le temps de réduire les tensions avec la Chine.

James Stavridis, commandant des forces de l’OTAN de 2009 à 2013.  [Kacper Pempel - REUTERS ]
James Stavridis, commandant des forces de l’OTAN de 2009 à 2013

Votre livre est une prédiction, une certitude, une conviction personnelle ou un avertissement?

Il s'agit très clairement d'un avertissement. Ce sera une prédiction seulement si nous le permettons. Nous avons encore le temps de réduire les tensions avec la Chine. Nous pouvons trouver des domaines de coopération.

L'un d'eux pourrait être, par exemple, le climat. Un autre pourrait être de nature économique. Un autre encore pourrait être la préparation à la prochaine pandémie. Nous devons chercher des domaines de coopération avec la Chine. Nous devons maintenir l'égalité militaire, car c'est ce qui dissuadera toute action. En fin de compte, personne ne veut attaquer un adversaire s'il pense qu'il va perdre le conflit.

Enfin, nous avons besoin d'un engagement diplomatique. Et c'est là que les Etats-Unis se tourneront vers leurs alliés, partenaires et amis dans le monde, vers l'OTAN. Il existe donc des outils diplomatiques, des outils militaires, des outils économiques et des domaines potentiels de coopération. Si nous les mettons en oeuvre, je pense que nous pouvons éviter l'histoire que je raconte en 2034.

L'un de vos personnages le dit: "Les Etats-Unis et la Chine sont deux nations qui ont un immense intérêt à préserver l'ordre du monde". Mais est-ce que la Chine veut vraiment préserver l'ordre existant?

Les gens me disent parfois que je me suis trompé sur le fait que deux pays dont les économies sont si imbriquées ne vont jamais se mettre en guerre dans le monde réel.

Et pourtant, en 1914, une grande puissance montante, l'Allemagne, a défié une puissance établie, le Royaume-Uni. Ces économies étaient totalement entrelacées et interconnectées. Les familles royales étaient unies par le sang et le mariage et pourtant toute l'Europe, à l'exception de la Suisse, s'est retrouvée dans une terrible guerre mondiale, qui a duré dans les faits de 1914 à 1945.

Donc, dire que les Etats-Unis et la Chine ne finiront pas en guerre parce que leurs économies sont entrelacées et parce qu'ils ont tous deux un intérêt à maintenir l'ordre mondial existant... L'histoire n'est pas encourageante sur ce point.

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Une fois que vous commencez à tirer des missiles et des torpilles, il n'y a, malheureusement, qu'un pas relativement petit à franchir pour utiliser une arme nucléaire tactique

James Stavridis, commandant des forces de l’OTAN de 2009 à 2013.  [Kacper Pempel - REUTERS ]
James Stavridis, commandant des forces de l’OTAN de 2009 à 2013

La prochaine guerre mondiale, dont on espère évidemment qu'elle n'aura pas lieu, aura-t-elle une composante nucléaire?

C'est ce qui se passe dans mon livre. Et je pense que si nous nous retrouvons dans une guerre mondiale, les chances qu'une ou les deux nations utilisent une arme nucléaire tactique est tout à fait possible.

Et là, l'erreur de calcul des nations est qu'elles pensent pouvoir contrôler l'échelle de l'escalade. Une fois que vous commencez à tirer des missiles et des torpilles, il n'y a, malheureusement, qu'un pas relativement petit à franchir pour utiliser une arme nucléaire tactique. Cela devrait nous préoccuper très, très profondément.

Franchement, la période que nous traversons est déjà très inquiétante. Est-ce qu'on avait vraiment besoin d'un livre comme le vôtre?

Mon meilleur argument est que cela vaut la peine si nous pouvons réaliser à quoi ressemblera un futur que nous ne voulons pas du tout. Le livre nous permet de faire de 'l'ingénierie inverse', de déconstruire ce futur que nous ne voulons pas, de remonter vers le début et d'utiliser les outils pour éviter le type de résultat que je décris dans '2034'.

La Chine est très attentive à ce qui se dit sur elle. Est-ce que vous avez eu des retours de ce pays sur votre livre?

Je n'ai reçu aucun retour direct du gouvernement chinois. Par contre, j'ai reçu quelques commentaires de la part d'un certain nombre de collègues chinois de haut rang, des personnes que je connais depuis que je suis doyen de la Fletcher School de droit et de diplomatie, et d'autres collègues militaires.

La teneur générale des commentaires reçus est la même des deux côtés. Tout le monde dit que nous devons éviter cela et veut avoir une conversation sur ce que nous devrions faire maintenant pour éviter les événements de '2034'. C'est l'aspect le plus encourageant de la publication de ce roman.

Ce qui est clair dans votre livre, c'est qu'il n'y aurait pas de vainqueur après un tel conflit...

Il n'y a pas de vainqueur. Je dis souvent au public que ce n'est pas un livre avec des gentils et des méchants. Le méchant, c'est la guerre. Raison de plus pour réfléchir de manière cohérente, d'un point de vue politique, à la façon dont nous pouvons éviter le résultat de 2034.

Propos recueillis par Eric Guevara-Frey

Adaptation web: Valentin Jordil

*"2034: a novel of the next world war", James Stavridis et Elliot Ackerman, Editions Penguin Press

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"Je crains que les choses évoluent dans la mauvaise direction en Afghanistan"

Quand vous étiez à la tête des forces alliées à l'OTAN, vous avez commandé la mission en Afghanistan pendant quatre ans. Est-ce que la décision du président Joe Biden de retirer les troupes américaines d’ici le 11 septembre était la bonne?

Si je travaillais pour le président Biden, je lui aurais conseillé de maintenir le très petit contingent que nous avons encore là-bas. Lorsque j'ai commandé la mission pendant quatre ans, comme vous l'avez dit, j'avais 150’000 soldats sous mes ordres. Aujourd'hui, il n’y a plus que 2500 soldats américains. C'est un très petit investissement à ce stade. Considérez-le comme une police d'assurance visant à garantir que nous ne verrons pas une résurgence d'Al-Qaïda, de l'Etat islamique ou d'autres groupes terroristes.

Je lui aurais donc conseillé de maintenir une petite présence militaire là-bas. Manifestement, il a pris une autre décision. Maintenant, je pense que la question importante est: ‘qu’allons-nous faire, nous, la communauté internationale?’ Nous devons continuer à utiliser des outils économiques et diplomatiques, à faire pression, par exemple, sur le Pakistan pour qu'il ne soutienne pas les talibans. Nous devons utiliser d'autres moyens à notre disposition comme le renseignement afin d'être prévenus si les choses évoluent dans la mauvaise direction en Afghanistan, ce qui sera le cas, je le crains...

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L’Afghanistan est la plus longue guerre dans laquelle les Etats-Unis ont jamais été engagés. Avec le recul, vous diriez qu'elle a servi à quelque chose?

Oui. Parce que la mission était d'aller en Afghanistan et de détruire Al-Qaïda afin que les Etats-Unis ne puissent plus être attaqués sur leur propre territoire. L'OTAN s'est jointe à cette mission et beaucoup de nos autres alliés, hors de l’OTAN, également. Et, depuis 20 ans, aucune attaque terroriste importante contre les Etats-Unis n'est venue d'Afghanistan. Je pense donc que nous avons accompli cette mission. Ce qui m'inquiète, c'est qu'elle pourrait finalement s’avérer un échec si les conditions redeviennent ce qu'elles étaient avant le 11 septembre 2001.