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"Tous les grands États se réarment"

Geopolitis [RTS]
France, puissance et ambitions / Géopolitis / 26 min. / dimanche à 12:08
Les gouvernements des grandes puissances augmentent leurs budgets militaires, aux États-Unis, en Chine, en Russie et aussi en France, qui depuis le Brexit est devenu le seul pays au sein de l'Union européenne à posséder l'arme nucléaire.

En août dernier, la France envoyait deux bâtiments militaires soutenir la marine grecque face aux revendications turques en Méditerranée orientale. Ce n'est pas la seule zone de tension: en mer de Chine méridionale, dans le détroit d'Ormuz, mais aussi dans les conflits en Libye et en Syrie, les grandes puissances militaires se jaugent et font étalage de leurs forces.

"Tous les grands États, les États puissants, se réarment", souligne l'amiral Alain Coldefy, ancien major général des armées françaises et invité de l'émission Géopolitis. Les dépenses militaires mondiales enregistrent d'ailleurs la plus forte augmentation annuelle depuis une décennie, selon une étude du Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI): 732 milliards de dollars en 2019 pour les États-Unis, 261 milliards pour la Chine, 65 milliards pour la Russie. Les mouvements terroristes, la résurgence des rapports de force, l’expansion brutale de certaines puissances régionales bouleversent les équilibres, dans un monde désormais multipolaire.

France, puissance militaire européenne

"Il est très difficile de déterminer d'où viendra l'attaque suivante et si ce sera une attaque de faible niveau ou de niveau intermédiaire", analyse Alain Coldefy. "Il faut toujours faire des plans. Quand on n'en fait pas, on perd définitivement." D'où la nécessité, pour cet ancien commandant du porte-avions Clémenceau, de ne pas négliger les budgets militaires. La France, avec 50 milliards de dollars annuels pour la défense, est le pays d'Europe qui dépense le plus dans le domaine. Mais "ce serait sans doute beaucoup plus productif si l'ensemble de nos voisins européens faisaient un effort comparable, ce qui n'est pas le cas", regrette l'amiral.

Avec la sortie du Royaume-Uni de l'UE, la France est aussi devenue le seul pays de l'Union à posséder son propre arsenal nucléaire. Paris investit environ un dixième de son budget militaire dans sa force de dissuasion nucléaire, soit environ 300 têtes nucléaires. "Une assurance-vie", pour Alain Coldefy, dont la puissance doit en théorie permettre de détruire l'équivalent de la France en termes d'infrastructures et de population. "Un sous-marin nucléaire lanceur d'engins, comme il y en a en ce moment au fond de l'eau, c'est 800 fois Hiroshima", explique l'amiral. "Ça peut paraître énorme, mais ce n'est pas utilisé comme une arme de champ de bataille. C'est une arme de dissuasion (...) qui nous assure la paix depuis un certain nombre d'années."

La chimère d'une défense commune

Alors qu'Emmanuel Macron s'interroge publiquement sur l'avenir de l'OTAN et que les États-Unis réclament plus de dépenses de la part des pays de l'Union pour assurer leur défense, certains Européens convaincus rêvent d'une armée commune aux pays de l'Union. "Une chimère", rétorque celui qui fut le numéro 2 des armées françaises : "Il faudrait un chef et en Europe, il n’y a plus qu'une seule puissance nucléaire. Donc le chef serait français et ce n'est pas acceptable, par définition, pour une armée qui comprendrait par exemple des Allemands, des Autrichiens."

Pour l'amiral, qui a aussi occupé la fonction de conseiller spécial au sein du groupe européen EADS, il reste par contre important de construire des coopérations européennes, par exemple dans la recherche ou le développement de nouvelles capacités. Coopérer ne signifie pas forcément mettre ses moyens en commun: "Ce serait très dangereux, parce qu'en général on fait tous la guerre en même temps et on a tous besoin des mêmes moyens.  C'est un peu comme un appartement en colocation à la montagne, ajoute avec humour l'amiral, on a tous envie de la même semaine de vacances."

Elsa Anghinolfi

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La France, troisième exportateur mondial d'armes

Des avions de chasse, des blindés, des radars de surveillance, 7,9% des exportations d'armement dans le monde proviennent de la France. Ce qui en fait le troisième pays à vendre le plus d'armes à l'étranger, après les États-Unis et la Russie. Avec de grandes entreprises comme Dassault, Thales, Naval Group ou encore Safran, l'industrie militaire française assure un certain rayonnement international à la France. Mais cette industrie forte est aussi un moyen de limiter au maximum sa dépendance envers l'étranger pour équiper son armée, explique Alain Coldefy: "C'est un des outils indispensables pour conserver notre autonomie de décision."

Par exemple, la France et les États-Unis sont les deux seuls pays dans le monde capables de fabriquer intégralement des sous-marins nucléaires d'attaque ou des porte-avions à propulsion nucléaire. Mais contrairement aux États-Unis, les commandes de l'armée française ne suffisent pas à assurer une rentabilité à l'industrie militaire de l'Hexagone. "Il est donc nécessaire de vendre", assure Alain Coldefy.

Mais la concurrence dans ce secteur est importante. "Ce sont nos grands alliés américains qui nous mettent des bâtons dans les roues, ironise Alain Coldefy, parce qu'ils ont leurs produits et, en les vendant, ils s'assurent une petite suprématie vis-à-vis de leurs clients. C'est tout à fait normal. On fait la même chose."