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Les programmes de déradicalisation pour djihadistes peuvent-ils être efficaces?

Des policiers autrichiens sur le lieu de l'attentat à Vienne. [EPA - Florian Wieser]
Les défis de la déradicalisation en Autriche / Tout un monde / 7 min. / le 9 novembre 2020
L'auteur de l'attentat de Vienne, qui a fait 4 morts et 22 blessés le 2 novembre dernier, avait suivi un programme de déradicalisation l'an dernier alors qu'il était en prison pour avoir voulu rejoindre les rangs djihadistes en Syrie. Mais que visent ces programmes? Sont-ils réellement efficaces?

L'un des premiers pays à avoir mis sur pied ces programmes de déradicalisation - ou plutôt appelés aujourd'hui programmes de désengagement - est le Danemark, dans les années 2000, s'inspirant de ce qu'il avait fait pour les extrémistes de droite. Puis l'Allemagne, la Grande-Bretagne, l'Autriche, la Belgique et la France ont suivi le mouvement

Pour Myriam Eser Davolio, chercheuse au département de travail social à la Haute école des sciences appliquées de Zurich, on manque de recul et d'évaluations sérieuses sur ces programmes, tout comme on manque d'ailleurs d'éléments sur le terroriste de Vienne: "On sait qu'il s'agissait une personne très religieuse", explique-t-elle dans Tout un Monde. "Cela peut toujours se passer que quelqu'un qui suit un programme ou une thérapie - que ce soit un pédophile ou un autre condamné - montre une certaine coopération, une certaine disponibilité, alors qu'il s'agit en fait d'une feinte."

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Une défaillance toujours possible

Une défaillance qui interroge Myriam Eser Davolio. Le programme en question est mené par une association appelée Derad, qui est venue présenter son travail en Suisse où des groupes de prévention existent, mais pas des programmes spécifiques de déradicalisation. La chercheuse a été séduite par l'approche autrichienne: "Ce programme est basé sur une approche religieuse, mais pas uniquement, pour faire raisonner ces personnes-là, les inciter à une pensée critique sur les théories du complot, mais aussi sur des questions religieuses." Et d'ajouter que cette méthode lui paraissait très intéressante et bien pensée. L'attentat la fait toutefois réfléchir sur la pertinence de tels programmes.

L'assaillant de Vienne n'est en effet pas le seul à avoir échappé à l'observation des experts. En Grande-Bretagne, les deux attentats à l'arme blanche de novembre et de janvier dernier ont été commis par des jeunes passés par des programmes de déradicalisation.

Prise en charge multidisciplinaire

Ceux-ci consistent en une prise en charge multidisciplinaire destinée à des personnes qui purgent des peines de prison - mais pas seulement - pour avoir voulu rallier le groupe Etat islamique, fomenter un attentat, envoyer de l'argent à des djihadistes. Les équipes sont formées d'assistants sociaux, de psychologues, souvent d'agents de probation de peine et de policiers, mais aussi de membres d'association musulmanes. Chaque pays mettant l'accent plutôt sur l'un ou l'autre aspect en fonction de sa culture, de son histoire, de son vécu.

En France, par exemple, l'enjeu est particulièrement grand: des dizaines de personnes incarcérées pour terrorisme islamique devraient être libérées d'ici 2022. Il s'agit donc non seulement de les suivre en prison, mais aussi après leur sortie et de voir si une réinsertion est possible.

La dissimulation, question centrale de ces approches

"La question centrale est celle de la dissimulation", explique l'anthropologue et ancien travailleur social David Puaud, qui a collaboré aux premiers programmes de désengagement mis en place discrètement en France pour ne pas attiser les tensions. "On n'est pas dans un monde de bisounours. La question est aussi celle de l'instauration d'un filet social et psychologique autour de la personne pour évaluer sa dangerosité. En cas de danger avéré ou de mouvement pour l'engagement radical, il y avait un signalement tout de suite au conseiller pénitentiaire d'insertion et de probation, et donc une réincarcération."

Mais la part d'incertitude demeure, tout comme l'angoisse: "Il n'y a pas eu de passage à l'acte violent de personne suivie par ce dispositif, et c'est bien la crainte que j'ai aussi à chaque fois qu'il y a un attentat sur le sol français", explique David Puaud, "c'est de voir qui l'a commis."

Problème de confiance entre autorités et religieux

La France, comme d'autres pays, a inclus des intervenants musulmans dans ce dispositif complexe. Pour autant, même si l'on peut imaginer que des référents musulmans sont utiles, il reste beaucoup d'écueils.

"Entre des autorités politiques qui vont mettre en place ce type de dispositifs, et des représentants de l'islam, que ce soit en France, en Allemagne, en Autriche ou en Suisse, il y a un problème de confiance des responsables, des figures d'autorité dans les mosquées, de collaborer avec l'Etat sur ces questions, de peur d'être instrumentalisés et décrédibilisés du point de vue de la religion à l'intérieur même de leur communauté", explique la sociologue des religions Mallory Schneuwly Purdie. Et d'ajouter: "Dans un moment de crise, c'est d'autant plus difficile de faire un pas l'un vers l'autre et de se faire confiance."

Une démarche faussée

Pourtant, la sociologue pense qu'on ne peut pas se passer d'un tel programme de désengagement. Sans accompagnement, les personnes condamnées courent le risque de se radicaliser davantage en prison ou de contaminer d'autres détenus. Un avis que ne partage pas Olivier Roy, professeur à l'institut européen de Florence et spécialiste de l'islam: "Les programmes partent de l'idée qu'il y a une erreur au départ, que ces gens-là n'auraient pas dû devenir radicaux. Ils sont jeunes, ils ont été influencés, on leur a lavé le cerveau, on va donc les déradicaliser comme on traite des gens qui ont une addiction à la drogue ou à l'alcool."

Une autre forme de déradicalisation, explique Olivier Roy, c'est de dire "'ah ils ont mal compris le Coran', alors on leur envoie un imam qui va leur expliquer gentiment que le Coran, ce n'est pas du tout le djihad... Dans les deux cas, cela ne marche pas!"

Le djihad, plus intéressant que le Coran

Pour Olivier Roy les jeunes de deuxième génération ont choisi d'emblée une forme extrême de la religion, souvent en s'auto-radicalisant. C'est le djihad qui les intéresse et pas vraiment le Coran. Il pense qu'il faut avant tout revenir à la responsabilité individuelle, tout en offrant un soutien: "Effectivement, il faut des psychologues - dans toute prison, il y en a un -, et comme ils se réclament de l'islam, il faut un imam, un aumônier, mais il ne faut pas lancer un programme de déradicalisation. Si on vient voir un détenu en lui disant 'ou tu restes en prison, ou tu suis le programme, et à la fin on te libère', il est évident que le détenu va faire semblant de jouer le jeu. Bien sûr qu'il faut un suivi, bien sûr que les gens changent. Ce qui est important, c'est que l'évolution vienne du détenu."

Ce qui est sûr c'est que les débats autour de l'efficacité de ces programmes vont s'intensifier en Europe, les actes de terrorisme, plutôt individuels, ne sont pas aussi spectaculaires qu'il y a quelques années, mais selon les spécialistes, l'idéologie est là, les cas sont là, ils ne vont pas disparaître.

fa/ebz

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