Modifié le 26 mai 2016

"L'idée que la famille relève du domaine privé persiste en Suisse"

Eric Widmer.
L'invité de la rédaction L'Invité de la rédaction / 23 min. / le 26 mai 2016
L'initiative pour un congé paternité de quatre semaines a été lancée mardi. Mais, selon le sociologue Eric Widmer, si le discours d'égalité progresse, les pratiques familiales restent plutôt figées.

Toutes les tentatives d'instaurer un congé paternité ont jusqu'ici échoué sous la Coupole. Les initiant du texte "Le congé paternité maintenant" évoquent un fossé entre un Parlement réfractaire et un peuple suisse ouvert à l'idée.

>> Lire: L'initiative populaire pour un congé paternité a été lancée

"En Suisse, on n'est pas très progressistes sur les pratiques familiales", tempère Eric Widmer, professeur de sociologie à l'Université de Genève, jeudi dans le Journal du matin de la RTS. Dans les faits, ce sont encore généralement les femmes qui prennent sur leurs épaules les tâches éducatives et familiales. "Par contre, du côté du discours d'égalité, il y a eu une progression assez marquée ces dernières décennies", analyse-t-il.

En Suisse, on n'est pas très progressistes sur les pratiques familiales (...) Par contre, du côté du discours d'égalité, il y a eu une progression ces dernières décennies.

Eric Widmer, professeur de sociologie à l'Université de Genève

Ambiguïté suisse

"Les Suisses sont ambigus. Ils croient à une plus grande égalité entre hommes et femmes, mais l'idée que la famille est du domaine privé persiste: l'Etat ne doit pas faire des dépenses inconsidérées pour la soutenir", souligne le sociologue. 

Eric Widmer prévoit toutefois une introduction du congé paternité plus rapide que celle du congé maternité, dont le principe est inscrit dans la Constitution depuis les années 1960 mais n'est réellement appliqué que depuis onze ans.

"Les parlementaires sont très sensibles à l'image qu'ils donnent à l'étranger. Le congé parental, ou paternel, est largement mis en place dans les pays alentours, et la Suisse ne veut pas faire figure de pays arriéré", estime ce chercheur de l'Université de Genève.

Le congé parental, ou paternel, est largement mis en place dans les pays alentours, et la Suisse ne veut pas faire figure de pays arriéré.

Eric Widmer, professeur de sociologie à l'université de Genève

"Privatisation de la famille"

"On assiste à une privatisation de la famille. L'essentiel des tâches lui est laissée, dans un système économique où, pour faire carrière, il faut s'investir dans la vie professionnelle à 100-150%, précisément dans les années où l'on a des enfants, soit entre 25 et 35 ans. De fait, un des membres du couple doit davantage se centrer sur le professionnel, et un autre sur le familial", estime le sociologue, pour qui ce cadre est fixé par les institutions, les entreprises et la prise en charge (ou non) de l'Etat.

Eric Widmer précise toutefois qu'un renversement des genres s'opère: les femmes plus formées que leur compagnon prennent, notamment, de plus en plus en charge la dimension professionnelle. "Mais cela reste minoritaire, et toujours inégalitaire. Cela montre que ce qui est impossible, c'est d'avoir deux personnes qui travaillent à 100%", souligne-t-il.

Toujours une division des genres

Enfin, pour le professeur de sociologie, la durée du congé paternité, qu'elle soit de deux semaines, d'un mois ou plus, a une importance symbolique mais ne changerait pas grand-chose. Il explique que diverses études ont été menées dans les pays scandinaves, où les congés parentaux sont très généreux - jusqu'à une année à se partager - mais montrent quand même une différence des genres. "Quand le choix est laissé au couple, c'est le plus souvent  les femmes qui le prennent".

>> La répartition traditionnelle des tâches familiales a la vie dure. La preuve par les chiffres de l'Office fédéral de la statistique:

Dès qu'un couple à des enfants, Madame réduit davantage son temps de travail que Monsieur.
Le Journal du matin - Publié le 26 mai 2016

jvia

Publié le 26 mai 2016 - Modifié le 26 mai 2016