Modifié le 11 mai 2018 à 23:33

Des psychologues dénoncent les "abus" des psychiatres superviseurs

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Les psychologues dénoncent un "système féodal" qui les lie aux psychiatres La Matinale / 4 min. / le 11 mai 2018
De nombreux psychologues dénoncent le "système féodal" qui les lie aux psychiatres, à qui ils doivent reverser jusqu'à 70% de leurs revenus. Ils mettent en cause le modèle de la délégation qui génère des abus.

Pour être remboursés par l'assurance maladie de base, les psychologues doivent en effet être supervisés par un médecin-psychiatre. Un projet de réforme était prévu, mais il a été gelé récemment par le Département fédéral de l'intérieur.

>> Lire: Les psychologues fâchés du gel d'un projet qui développe leur autonomie

La RTS a recueilli de nombreux témoignages de psychologues, qui évoquent des abus dans leur relation de travail avec le psychiatre qui les supervise. Les mots sont forts: "exploitation", "relation féodale", "prostitution".

"Chaque mois, environ 30% de mes revenus étaient prélevés par le psychiatre, sans aucune contre-prestation", raconte Christine Gertsch, psychologue-psychothérapeute à Genève. "Avec le temps, j'ai vraiment eu l'impression de travailler dans une relation de proxénétisme, pour un patron qui touche (de l'argent) alors que je fais le travail", déclare-t-elle.

Pression sur la productivité

Un autre psychologue en formation dans le canton de Vaud, qui a tenu à rester anonyme, reverse quant à lui plus de 50% de son revenu. Quand ils sont en période de formation, pour trouver une place, certains vont jusqu'à accepter que le psychiatre leur ponctionne 70% de leur salaire. Cela s'accompagne parfois d'une pression très forte sur la productivité, comme l'explique cette psychologue en fin de formation dans le canton de Neuchâtel, qui dit s'être sentie "comme une machine à faire de l'argent".

"Je devais faire huit consultations par jour", témoigne-t-elle. "Or, quand on fait un travail d'une certaine complexité, où l'on s'occupe notamment de familles, huit heures de consultation à la suite, c'est beaucoup." Une situation non négociable, comme lui a répondu son superviseur après qu'elle a tenté de lui en parler. "Dans le monde de la santé mentale, une réponse pareille de la part d'un employeur est choquante", estime-t-elle.

Inquiétant pour la prise en charge

Un psychologue surchargé et sous pression est en effet problématique pour le patient. C'est particulièrement inquiétant en ce qui concerne la prise en charge, à plus forte raison si le psychiatre est absent. Si le modèle de délégation a justement été pensé pour garantir la sécurité du patient - avec la responsabilité et la supervision des thérapies prises en charge par le psychiatre -, tel n'a pas été le cas dans les postes occupés par ces témoins.

Une autre thérapeute en formation a affirmé ne pas oser déranger le psychiatre de peur d'être licenciée comme un de ses collègues, alors qu'elle était confrontée à des patients avec un potentiel suicidaire. Un autre, encore, a financé lui-même son encadrement à l'extérieur du cabinet, parce qu'il était livré à lui-même, sans aucun suivi.

Alexandra Richard/kkub

Publié le 11 mai 2018 à 22:33 - Modifié le 11 mai 2018 à 23:33

La facturation au coeur du conflit

Pourquoi les psychologues - pourtant des professionnels avec une formation supérieure - acceptent-ils de telles conditions de travail? Le problème tient à la pénurie de places de formation, en premier lieu. Et ensuite, quand le psychologue a terminé sa formation, la délégation par un psychiatre est le seul moyen pour lui d'être remboursé par l'assurance de base.

La facturation des soins est en effet au coeur du conflit. Les psychologues aimeraient pouvoir travailler sur prescription, comme le font les physiothérapeutes, avec un médecin traitant qui prescrit un certain nombre de séances. Les psychiatres, eux, apprécient dans la majorité de garder la prérogative.

Les délégations harmonieuses existent

Si les abus sont nombreux, selon les témoignages recueillis, certaines délégations se passent toutefois en bonne intelligence. C'est le cas d'Isabelle Philippe, pédopsychiatre à Neuchâtel. Et elle se dit atypique, parce que son cabinet fonctionne sur un mode horizontal: elle n'est pas la patronne et ne prélève aucun pourcentage sur le revenu des psychologues. Chacun contribue aux charges en fonction de son revenu.

Elle avoue ne pas comprendre les craintes de ses collègues psychiatres face aux revendications des psychologues. "Pour le moment, nous avons bien assez de travail. En se faisant reconnaître par la qualité du travail qu'on fait, nous n'avons pas à avoir peur de la concurrence des psychologues", estime-t-elle.