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Quand l'intelligence artificielle s’invite chez les traducteurs du Palais fédéral

Deux drapeaux suisses flottent sur le Palais fédérale à Berne le 9 juillet 2019. [Keystone - Peter Klaunzer]
Au Palais fédéral, l'intelligence artificielle est utilisée pour la traduction / La Matinale / 5 min. / le 23 février 2024
Les traducteurs de la Confédération ont traduit près de 300’000 pages en 2022. Un métier exigeant qui demande efficacité, rapidité et une compréhension humaine des textes. Ces collaborateurs utilisent désormais l'intelligence artificielle comme un outil supplémentaire. Mais il a des limites.

L'outil de traduction automatique Deepl Pro est aujourd'hui suffisamment puissant pour que les traducteurs de la Confédération l’utilisent comme une aide supplémentaire. Mais ses progrès peuvent cacher ses défauts, pondère Jonathan Thuillard, responsable adjoint du domaine traduction au Parlement, vendredi dans La Matinale. 

"De prime abord, le texte traduit par Deepl peut sembler de bonne qualité. Mais, quand on y regarde de plus près, on s'aperçoit que ce n'est pas tout à fait ce que dit le texte original. Peut-être que des liens implicites ont été faits. Il peut aussi y avoir des choses qui ne nécessitent pas d'être explicitées en allemand et qui devraient l'être en français pour que le lecteur ou la lectrice francophone comprenne bien de quoi il s'agit".

En outre, Deepl reste un outil généraliste qui ne possède pas forcément tout le vocabulaire spécialisé, dans le domaine juridique notamment. Il peut permettre aux traducteurs de gagner du temps, mais toujours au détriment de la qualité.

Le romanche met l’IA en échec

Tout ce potentiel d’erreur de Deepl rend indispensable le travail des traducteurs professionnels. Car les textes des commissions parlementaires ou de l’Assemblée fédérale ont une importance juridique toute particulière. Autorités cantonales, grand public, milieux intéressés vont s’appuyer sur ces traductions, qui doivent être fidèles à l’original et bien écrites.

>> Lire aussi : Comment le secteur de la traduction s'adapte au développement de l'IA

Autre point faible de Deepl, il ne sait pas traduire le romanche, qui fait partie des quatre langues nationales du pays. Il existe cependant d’autres outils de traduction basés sur l’intelligence artificielle qui tentent de traduire la langue grisonne.

Mais Monika Röthlisberger, responsable pour le centre de compétence pour les technologies linguistiques, explique les limites de la solution que la Confédération a testée. "Il existe un protoype, mais l'une des difficultés est qu'on n'a pas assez de textes à disposition pour entraîner une machine à traduire". En outre, la complexité du romanche, qui recouvre cinq idiomes régionaux distincts, rajoute une difficulté supplémentaire.

L’IA ne doit pas servir à traduire des textes confidentiels

Pour Monika Röthlisberger, l'intelligence artificielle ne représente donc pas une menace pour le travail des plus de 400 traducteurs et traductrices de la Confédération. Elle va plutôt faire évoluer leur métier. Et ces outils de traduction automatiques pourraient même être un moyen de délester les traducteurs de certaines tâches rébarbatives. "Pour eux, c’est une manière de produire plus, mais aussi de se libérer de quelques tâches qui sont peut-être un peu plus ennuyeuses. En revanche, les textes qui demandent beaucoup d'expertise auront toujours besoin d'un vrai traducteur."

L'enjeu de la confidentialité est également à prendre en compte. En effet, lorsqu'on utilise Deepl Pro, les données transitent un moment sur des serveurs à l'étranger. Pas question donc d'y glisser un rapport confidentiel sur Credit Suisse, par exemple.

Presque deux tiers des collaborateurs de la Confédération utilisent l'IA sur un plan quotidien

Monika Rothlisberger, responsable pour le centre de compétence pour les technologies linguistiques

Les traducteurs professionnels sensibilisent d'ailleurs les autres employés de la Confédération à ces enjeux. Car ils ont aussi accès à Deepl Pro et, comme l'explique Monika Röthlisberger, ils l’utilisent énormément. "Presque deux tiers des collaborateurs de la Confédération l'utilisent sur un plan quotidien ou chaque semaine pour des emails ou petits textes du quotidien. Mis bout à bout, chaque mois, ils traduisent ainsi l’équivalent d’un million de pages".

Mathias Delétroz/hkr

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La reconnaissance vocale à l’épreuve au Parlement Fédéral

Un autre domaine du Parlement lié au langage essaie aussi l’intelligence artificielle: les services du Bulletin Officiel de l’administration fédérale.

Dans ce service, une quarantaine de rédacteurs parlementaires transcrivent à l’écrit les débats des parlementaires. Une tâche essentielle pour notre démocratie, pour laquelle la reconnaissance vocale pourrait apporter une aide.

Mais il manque à l’IA une sensibilité humaine et linguistique irremplaçable. Les rédacteurs parlementaires respectent le style de l’orateur et jouent un rôle essentiel de vérification, comme l’explique Pierre Delle Bandu vendredi dans le 12h30 de la RTS.

Responsable organisation et rédaction au Bulletin officiel de l’administration fédérale, il donne un exemple : "Quand on parle du budget, avec la fatigue, un parlementaire peut confondre "million" et "milliards". L’IA va retranscrire ce qu’elle a entendu. Mais nous, pour avoir des débats auxquels on peut se référer, on va corriger ce lapsus. Sauf si un autre parlementaire fait ensuite référence à cette erreur de son collègue. Donc on doit avoir une vision globale du débat. Ce travail de qualité, c’est le domaine du rédacteur parlementaire".

>> Ecouter les explications du 12h30 :

L'assemblée fédérale réunie à l'occasion du renouvellement intégral du Conseil fédéral le 13 décembre 2023. [Keystone - Marcel Bieri]Keystone - Marcel Bieri
Les rédacteurs parlementaires testent l’utilisation de logiciels de reconnaissance vocale / Le 12h30 / 2 min. / le 23 février 2024