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Les CFF révisent les biographies de trois personnalités au passé trouble dans les ICN

Les CFF veulent réécrire les biographies des personnalités suisses controversées figurant dans leurs wagons
Les CFF veulent réécrire les biographies des personnalités suisses controversées figurant dans leurs wagons / La Matinale / 4 min. / le 12 février 2024
Les CFF vont réviser cette année les présentations de trois figures historiques dans leurs trains ICN. Les plaquettes biographiques mentionneront les parts d'ombre d'Henry Dunant, du Corbusier et du clown Grock.

Sur la voiture de tête de ces trains, qui circulent notamment sur la ligne du pied du Jura, figure le nom d’une personnalité suisse et, dans les wagons, de petites plaquettes en métal présentent en quelques lignes cette personnalité et ses hauts faits.

Cette initiative remonte à plus vingt ans, dans le sillage d'Expo.02. L'intention était de rendre hommage à 44 figures marquantes de l’histoire suisse.

Condition pour avoir un train à son nom: avoir fait œuvre de pionnier. C'est le cas de Blaise Cendrars, Jean Piaget, Denis de Rougemont, Johanna Spyri ou encore Albert Einstein.

Un clown proche des nazis

Tout est parti d’une révélation à propos de Grock, de son vrai nom Adrien Wettach. L'année passée, le Nouveau musée Bienne a accueilli des archives mettant notamment en évidence la part d’ombre du clown mort en 1959. Il avait entretenu des liens avec les nazis, dont Adolf Hitler, avec qui il a même échangé des cartes de vœux.

Sur cette photo non datée, le clown Grock fume une cigarette avant de monter sur scène. [KEYSTONE - STR]

"Nous savons que Grock a joué pour les nazis dans les années 30. Il a été présenté à Hitler dans son vestiaire. Grock était leur clown préféré. Il a eu la 'chance' de jouer en Allemagne, aussi parce qu'il était bien payé", expliquait Bernadette Walter, la directrice du Nouveau musée Bienne, dans l'émission Forum du 11 mai 2023.

Cet éclairage a motivé les CFF à réécrire la plaquette de Grock. Il n’est plus seulement "un génial clown que le monde entier applaudit". Les voyageurs apprendront aussi, en quelques mots, ses liens particuliers avec le nazisme.

>> Lire à ce sujet : Le Nouveau musée Bienne va recevoir toute une collection d'objets appartenant au clown Grock

"L'histoire avance"

"Nous avons pris cela comme point de départ pour mandater un examen", indique dans La Matinale de lundi Frédéric Revaz, porte-parole des CFF. "L'histoire avance et nous avons de plus en plus de connaissances historiques, notamment sur la personnalité des gens qui sont sur ces ICN. Nous avons mandaté un historien pour voir s'il était adéquat de compléter la petite présentation à bord des trains."

Le spécialiste en question, Georg Kreis, qui a dirigé la Commission fédérale contre le racisme, a donc revu le parcours des 44 personnalités.

Le Corbusier et Henry Dunant

A l'issue de cet examen, il sera précisé le penchant pour les régimes totalitaires du Corbusier et l'élan colonialiste du fondateur de la Croix-Rouge Henry Dunant, notamment en Algérie en tant que commis de banquiers genevois.

Pour ce faire, une phrase doit suffire. Georg Kreis relève la difficulté de l'exercice, alors que la question pourrait être traitée dans un livre entier. "Mais c'est un signal que les choses étaient plus compliquées", note l'historien, qui invite les personnes intéressées à se renseigner ensuite par elles-mêmes.

Sujet délicat

La démarche est délicate et le public, attentif. En 2017, la compagnie allemande Deutsche Bahn, qui voulait rendre hommage à de grandes personnalités, avait suscité un tollé en baptisant l’un des convois du nom d’Anne Franck, jeune fille juive victime des nazis, justement déportée par train.

Est-ce aussi une façon de déjouer d’éventuelles polémiques face à l'Histoire, comme on l'a vu avec le déboulonnage des statues par les mouvements antiracistes?

Les CFF se défendent de vouloir prévenir de possibles critiques et de privilégier une histoire au rabais. Il n'est pas question non plus de débaptiser l’ensemble des trains pour s’épargner une réécriture de chacune des biographies. La compagnie ferroviaire souhaite simplement accompagner l'évolution des connaissances.

Nouvelles préoccupations

Pourtant, selon Georg Kreis, les aspects ajoutés à ces biographies ne sont pas nouveaux. Mais on a longtemps estimé inutile de les évoquer.

"Je crois que nous sommes aujourd'hui plus critiques vis-à-vis des présentations unidimensionnelles. On veut aussi avoir des propositions différenciées, avec la mention d'aspects critiques", déclare l'historien. 

Ce répertoire de personnalités historiques respecte dans les grandes lignes l'équilibre linguistique du pays.
Mais en 20 ans, une autre considération a en revanche pris de l'importance: la représentation féminine. Sur 44 personnalités mises en valeur dans les trains, les femmes ne sont qu'au nombre de… cinq.

Anne Fournier/ami

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