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Des femmes racontent leur difficile combat contre l'addiction à l'alcool

Longtemps l’apanage des hommes, la consommation problématique d’alcool concerne aujourd’hui de plus en plus de femmes. Taboue et secrète, leur dépendance est plus difficile à déceler. Cadre d’entreprise, mère de famille, youtubeuse ou étudiante: elles ont choisi de sortir du silence et du déni pour raconter leur combat contre leur addiction à l’alcool. Loin du cliché stigmatisant de la femme dépravée, le documentaire "Alcool au féminin" est disponible sur RTS Play jusqu’au 17 janvier 2022.

Le film s’invite discrètement dans la consultation de Fatma Bouvet de la Maisonneuve, première addictologue et psychiatre à ouvrir une consultation d’alcoologie réservée aux femmes, à l’hôpital Sainte-Anne de Paris en 1995.

Selon elle, de nombreux métiers à risque se sont féminisés dans les médias, la santé, l’enseignement. Or, observe la psychiatre, "le perfectionnisme, l’évitement des conflits, l’obéissance et le sens du sacrifice sont des caractéristiques assez courantes chez les femmes qui ont une problématique avec l’alcool."

La recherche d’excellence ajoutée aux injonctions actuelles de rentabilité et d’efficacité épuisent grand nombre de femmes qui cherchent dans l’alcool une sorte d’échappatoire. "On nous demande tout: être bonne mère et bonne épouse, professionnelle irréprochable et copine attentive. On porte toutes les casquettes. A un moment, ma tête est devenue trop petite pour toutes les supporter", confie une des patientes lors de sa consultation.

C’est le confinement qui a déclenché le dernier stade de mon alcoolisme. Avec mon compagnon, on a commencé à boire à la maison.

Stacy, 26 ans, abstinente depuis un an.

Abstinente depuis un an, après six ans d'alcoolisme, Stacy essaie de comprendre comment sa situation a dégénéré. "J’étais la party girl qui faisait des bêtises mais qui était aussi sexy. Je pense que je m’amusais mais je n’étais pas vraiment présente. Je jouais un rôle. C’est le confinement qui a déclenché le dernier stade de mon alcoolisme. Avec mon compagnon, qui était aussi mon pote de fête, on a commencé à acheter de l’alcool pour la maison. Et on a bu à deux. Vu qu’on ne voyait plus personne, on s’en fichait d’être à quatre pour mille", explique Stacy, qui témoigne et partage ses conseils d'abstinente sur sa chaîne Youtube.

Mais pourquoi certaines tombent dans l’addiction et d’autres pas ? "Il existe des prédispositions, précise Fatma Bouvet, les antécédents de viol et d’agression sexuelle sont récurrents. Ces traumatismes multiplient par 36 le risque de développer une dépendance à l’alcool."

De plus, la dépendance à l’alcool survient peu souvent par hasard. C’est tout un ensemble de problèmes qu’il faut nommer pour les résoudre. Les antécédents de troubles alimentaires ou la violence domestique sont souvent évoqués dans les témoignages recueillis dans le documentaire " Alcool au féminin".

"Après le travail, mon mari s’arrêtait au bar, en bas de chez nous. Je regardais les heures passer et l’appréhension montait. Je savais ce que j’allais prendre. J’ai fini par boire, moi aussi, pour supporter les coups et le reste", raconte Michèle, alcoolodépendante pendant vingt-deux ans et abstinente depuis trois ans.

Pour une femme, commencer à boire dans la journée est un signe de sévérité. Les patientes viennent me voir lorsque l’envie monte plus tôt que d’habitude. 

Fatma Bouvet de la Maisonneuve, addictologue

"Pour une femme, commencer à boire dans la journée est un signe de sévérité. De nombreuses patientes viennent me voir lorsque l’envie monte plus tôt que d’habitude", explique Fatma Bouvet de la Maisonneuve. Aujourd’hui, les femmes commencent généralement à boire en groupe. Mais lorsqu’elles tombent dans l’addiction, elles consomment plutôt seule à la maison. Dans la honte et le secret, ce qui rend la maladie très difficile à détecter. Le déni limite fortement la possibilité pour la personne malade de demander de l’aide. "C’est parfois à l’occasion d’une prise de sang ou d’une grossesse que le problème est soulevé mais ça reste encore très tabou. Même pour les médecins généralistes, c’est un sujet délicat à aborder", confirme l’addictologue et psychiatre.

Lorsque les femmes tombent dans l’addiction, elles consomment plutôt seule à la maison. [Antoine Kremer - Hans Lucas via AFP]Lorsque les femmes tombent dans l’addiction, elles consomment plutôt seule à la maison. [Antoine Kremer - Hans Lucas via AFP]

En Suisse, des espaces dédiés aux femmes

Pour traiter la relation problématique à l’alcool, une prise en charge globale est nécessaire. Il faut tenir compte des aspects physiques mais aussi psychologiques et sociaux de chaque individu. Et pour les femmes, la discrétion et la solidarité avec des pairs sont des atouts supplémentaires pour un rétablissement durable.

C’est dans cet esprit que la Croix Bleue romande a créé les groupes Espaces Femmes, en 1999. Ces groupes de paroles 100% féminins sont organisés à Chavannes, Genève et Sonceboz. Ouverts à celles qui connaissent ou ont connu un problème avec leur consommation d’alcool, ces espaces s’adressent également aux proches. "Il s’agit d’un groupe de parole et d’écoute. On peut y venir sans inscription préalable et obligation de raconter son histoire. On y parle d’ailleurs peu d’alcool mais surtout de la souffrance que le produit induit et des stratégies que les unes et les autres mettent en place pour s’en sortir. Il y a beaucoup de solidarité et de partage et une certaine manière de se parler entre femmes", explique Irène Accietto, animatrice du groupe genevois.

La consommation excessive d’alcool des femmes est associée à des comportements potentiellement adultérins, voire à une immoralité, incompatible avec l’image de l’archétype féminin.

Irène Accieto, collaboratrice sociale La Croix Bleue Romande

"Les stéréotypes ont la vie dure: la femme qui boit est jugée plus durement que l’homme. Depuis l’Antiquité, dans les sociétés occidentales, la consommation excessive d’alcool des femmes est associée à des comportements potentiellement adultérins, voire à une immoralité, incompatible avec l’image de l’archétype féminin. La femme gardienne et garante des valeurs morales de la famille ne peut y déroger. Aujourd’hui, le contexte et le comportement des femmes qui consomment se cristallisent encore majoritairement sous la loupe des représentations traditionnelles et de la différence des genres", conclut Irène Accietto.

Françoise Kündig, à l’origine des espaces Femmes de la Croix Bleue romande, rappelle ces chiffres parlants dans le dernier numéro du journal "Exister" consacré à la consommation d’alcool chez les femme: 90% des hommes confrontés à l’alcoolodépendance de leur partenaire fuient. A l’opposé, dans la même situation, 90% des femmes restent avec leur partenaire dépendant. Face au mal-être d’une femme touchée par une addiction, les hommes se sentent démunis. Alors plutôt que d’affronter la maladie, l’homme va avoir tendance à fuir, ne sachant pas comment réagir. Soit en quittant sa compagne, soit en se noyant dans le travail ou d’autres occupations. Les femmes ont plutôt tendance à s’adapter, à être celles qui prennent soin. Par choix ou par crainte. "Ainsi, de nombreuses femmes restent aux côtés d’un homme alcoolodépendant, avec toutes les difficultés que cela peut engendrer."

Les Documentaires RTS - Muriel Reichenbach

"Alcool au féminin", un documentaire de Marie-Christine Gambart, visible sur RTS Play jusqu’au 17 janvier 2022.

Ligne d’écoute Croix Bleue romande: 0848 805 005, ouverte 7/7 et 24/24.

"Exister", le semestriel de la Croix Bleue romande a consacré son dernier numéro à la consommation d’alcool et les femmes

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Paroles de femmes

"Je me disais: tant que c’est du cristal, tant qu’il y a de belles bulles: il ne peut pas y avoir de l’alcoolisme. Dans ma tête, je n’étais pas alcoolique tant que je ne buvais pas le matin, tant que je n’étais pas à la rue, à boire à même la bouteille. Ça m’a vraiment desservie et maintenue dans le déni." Ariane, issue d’un milieu aristocratique où la consommation mondaine était largement répandue.

"Je n’ai jamais bu jusqu'à l’âge de vingt ans. J’avais une aversion par rapport à l’alcool à cause de mon passé familial. Ma mère violente, les abus sexuels de mon grand-père et de mon cousin jusqu'à l’âge de 13 ans. Je m’étais dit que je ne reproduirai jamais ce schéma-là. Et trente ans plus tard, je suis alcoolique." Isabelle, abstinente depuis sept mois après cinq ans de dépendance.

"Je n’ai jamais assouvi mon envie de boire, le matin, dans un bar. Une femme, ça ne boit pas son petit blanc à 10h sur le zinc avec d’autres hommes. C’est culturel: un homme qui boit, c’est un bon vivant. Une femme, c’est une dépravée. Et surtout, c’est une mauvaise mère.» Sylvie, abstinente depuis neuf ans, qui avait fini par perdre la garde de son fils. Un choc déclencheur qui l’a amenée à se soigner après sept ans d’alcoolisme.

"Une grand-maman, ça ne boit pas. Mes enfants m’ont éloignée de mes petits-enfants. On ne m’invite pas aux anniversaires. Je ne les vois pas grandir. Je sais qu’un jour on se retrouvera mais ça va prendre du temps." Michèle, abstinente depuis trois ans après vingt-deux ans d’alcoolisme.

"Comme beaucoup de jeunes, j’ai commencé à sortir, à picoler à faire la fête, à prendre des trucs, de la cocaïne, des ecstasys. Je m’éclatais, c’était cool jusqu'au jour où tu t’éclates plus du toutAujourd’hui, je bois systématiquement jusqu'au blackouts. J’ai besoin de m'absenter, de m’anesthésier."  Patiente anonyme avec des antécédents d’agression sexuelle.

Marketing ciblé et open bar en ligne

Pour des raisons physiologiques et hormonales, à nombre de verres équivalent, le taux d’alcool dans le sang est plus élevé chez la femme que chez l’homme. Le risque de complications se révèle plus élevé, plus rapide et plus grave chez la femme. Si l’impact de l’alcool sur les maladies du foie ou son implication dans le syndrome alcoolique foetal (lors de grossesse) est connu, on oublie souvent qu’il favorise le cancer du sein. Certains comportements à risque touchent également tout particulièrement les femmes lors d’une consommation abusive d’alcool: les rapports sexuels non consentis, le vomissement de la pilule contraceptive ou encore l’alcoolorexie, le fait de ne pas manger en buvant pour limiter l’apport calorique lorsqu’une femme craint de prendre du poids.

La consommation d'alcool chez les jeunes reste élevée.  [Ueli Christoffel - Keystone]La consommation d'alcool chez les jeunes reste élevée. [Ueli Christoffel - Keystone]

Avec un choix toujours plus large d’alcopops, un design de bouteille toujours plus élégant: le marketing cible ouvertement les jeunes et notamment les femmes.

"A l’heure actuelle, le marketing n’hésite pas à valoriser la consommation féminine", constate Irène Accietto, collaboratrice sociale de la Croix Bleue romande. "En 2014, une étude a relevé que les placements de produits alcoolisés ont un impact sur le désir ou l’aversion de la consommation des jeunes, ces derniers étant très sensibles aux émotions ressenties. Or, quand la mise en scène est positive, les filles manifestent une plus grande sensibilité à la consommation d’alcool."

Les possibilités étendues pour la publicité et la vente en ligne sont un problème. La protection des mineurs n'est de cette manière pas garantie, la santé des jeunes est protégée sur le papier mais pas dans la réalité.

Yann Hulmann, porte-parole de l’OFSP

En 2020, la vente d’alcool aux mineurs a augmenté de 50% selon les résultats des achats tests publiés par Addiction Suisse. Et les duos de filles ont obtenu plus facilement de l’alcool que les garçons. Par ailleurs, lors des derniers achats tests effectués en ligne entre mai et juin 2021, 95% des mineurs ont pu s’approvisionner en alcool.

Pour l’Office fédéral de la santé publique (OFSP), les possibilités étendues pour la publicité et la vente en ligne constituent un véritable problème, et pas seulement dans le secteur de l'alcool. "La protection des mineurs n'est de cette manière pas garantie, la santé des jeunes est protégée sur le papier mais pas dans la réalité. Cela n’a pas de sens en termes de santé publique que des jeunes mineurs puissent acheter des boissons alcoolisées sans problème et à tout moment", précise Yann Hulmann, porte-parole de l’OFSP.

Pour l’office fédéral, l’application de la loi n'apparaît pas comme une priorité pour les cantons. Non seulement les enseignes et le personnel de vente ont un rôle à jouer dans le contrôle des achats tests, mais c’est également la mission des législateurs et des responsables de l'application de la loi. "Les dispositions légales sont encore trop peu adaptées au commerce en ligne et il manque une réglementation légale au niveau fédéral", relève encore l’OFSP.

En 2018, l’enquête "Santé et Lifestyle" lancée par la Confédération révélait pourtant qu’une majorité de la population suisse âgée de plus de 15 ans soutient l’idée d’une limite d’âge générale à 18 ans pour l’achat d’alcool.

66% des personnes interrogées disaient souhaiter une interdiction de publicité pour l’alcool lors des manifestations sportives et 51% des sondés demandaient que l’alcool bon marché soit renchéri au moyen de prix minimaux.

Selon l’OCDE, "la stratégie la plus efficace" pour lutter contre la consommation nocive d'alcool passe prioritairement par "limiter la promotion de l'alcool auprès des enfants", "renforcer les contrôles de police pour prévenir les accidents de la route dus à l'alcool", "développer l'offre de consultations pour les patients à risque" et "fixer des politiques de prix pour limiter l'accessibilité financière de l'alcool".