Modifié le 29 novembre 2019 à 11:40

Le vote antiminarets, cette "claque" qui secouait la Suisse il y a 10 ans

L'ancien conseiller national Oskar Freysinger (UDC-VS) et Pascal Gemperli, secrétaire général de l'Union vaudoise des associations musulmanes.
10 ans après le oui à l'initiative contre les minarets L'actu en vidéo / 5 min. / le 28 novembre 2019
Il y a 10 ans, la Suisse acceptait l'initiative contre la construction des minarets, créant une onde de choc dans tout le pays. Une décennie plus tard, initiants et opposants se disent encore marqués par le scrutin. Interviews.

Le 29 novembre 2009, les Suisses acceptaient l'initiative "Contre la construction de minarets" à 57,5% contre 42,5%, avec une participation de près de 54%. Seuls quatre cantons, dont trois romands, avaient refusé le texte initié par le comité d'Egerkingen: Genève, Vaud, Neuchâtel et Bâle-Ville.

Ce résultat avait créé une onde de choc à travers le pays après une campagne tendue sur fond de controverses liées aux affiches des initiants, considérées par beaucoup comme xénophobes. La surprise était d'autant plus grande que l'initiative était donnée perdante dans les sondages et qu'elle était combattue par le Conseil fédéral et tous les partis, sauf l'UDC et l'Union démocratique fédérale (UDF).

Entre "claque" et "surprise"

"Claque magistrale", "douche froide", "la Suisse sonnée": les mots étaient forts au soir des résultats. "J'étais vraiment très affecté", se souvient aujourd'hui Pascal Gemperli, secrétaire général de l'Union vaudoise des associations musulmanes (UVAM). "Je me suis rendu compte que cela allait pas mal compliquer les choses. Cela posait plein de questions comme: qu'est-ce qu'on a fait de faux? Qu'est-ce qu'on attend de nous?", dit-il.

De son côté, l'ancien conseiller national UDC valaisan Oskar Freysinger, qui était engagé dans la campagne en faveur du texte, explique avoir été le premier surpris: "Je ne m'attendais même pas à gagner." L'ex-député se trouvait d'ailleurs à la mosquée de Lausanne, d'où il était prévu qu'il commente sa défaite aux médias: "C'était un grand moment d'angoisse et de solitude. Car, quand (les gens présents à la mosquée) ont compris qu'ils avaient perdu, le ton a changé et est devenu haineux."

Un symbole

Le Valaisan se dit très satisfait du vote: "Il était nécessaire et utile. Pour la première fois en Europe, un pays libre a dit à l'islam 'stop, vous ne pouvez pas prendre en otage l'espace public'." Oskar Freysinger évoque un symbole qu'il qualifie de dangereux. "Dans l'islam, souvent, on plante les minarets comme les généraux plantaient des drapeaux dans les états-majors pour montrer le territoire conquis."

Une vision que réfute fortement Pascal Gemperli. "C'était ridicule d'instaurer une telle interdiction. Il n'y avait que quatre minarets en Suisse, et le projet d'en construire un cinquième. C'est un symbole qui cristallise beaucoup de choses. D'ailleurs, ce ne sont pas les minarets en tant que tels qui intéressent la communauté musulmane. Ce qui nous intéresse, c'est le fait qu'une majorité s'y opposent alors qu'en réalité, cela ne change rien du tout", dit-il.

Des minarets à la burqa

Ce vote a constitué un tournant pour la communauté musulmane. "Pendant la campagne, le mot d'ordre était de faire profil bas afin de ne pas jeter de l'huile sur le feu. Cette approche a été totalement contre-productive et désastreuse", regrette le secrétaire général de l'UVAM.

Du coup, la société civile musulmane promet de se mobiliser contre l'initiative dite anti-burqa, qui pourrait être soumise au vote en 2020. Pascal Gemperli, également porte-parole de la Fédération des organisations islamiques de Suisse (FOIS), ne cache pas une certaine difficulté à communiquer la position des musulmans. "On est contre la burqa mais on est aussi contre son interdiction. Donc ce n'est pas facile à expliquer."

Pour Oskar Freysinger, la situation est claire: "Le voile des femmes en soi, ce n'est rien, c'est un bout de tissu. C'est la symbolique rattachée à ce voile qui pose problème. On va actuellement très loin dans l'égalité hommes-femmes. Et là, par la porte de derrière, on fait entrer un esclavagisme moyenâgeux."

Pascal Gemperli réfute: "Hier les minarets, aujourd'hui la burqa, demain le Coran. C'est surtout cette tendance (à l'interdiction) à laquelle il faut faire barrage au plus vite."

Division à gauche

A noter que, lors de cette campagne de votation, les majorités politiques qui s'opposaient à l'intediction des tours de mosquée il y a 10 ans, ne seront plus aussi homogènes. En effet, certaines voix à gauche se disent ouvertement favorables au texte du comité d'Egerkirgen. C'est notamment le cas de Géraldine Savary (PS/VD) qui le défend au nom du respect des femmes.

>> Lire: Géraldine Savary se positionne pour l'interdiction de la burqa

Quant au Conseil fédéral, il propose un contre-projet indirect à l'initiative. Les autorités estiment en outre avoir répondu à certaines craintes liées à l'islam, avec la surveillance du financement des mosquées, un certain soutien à la formation locale des imams et un renforcement de la contre la radicalisation.

>> Le sujet dans La Matinale:

Zurich a déjà renforcé ses partenariats avec les associations musulmanes locales.
Alessandro Della Bella - Keystone
La Matinale - Publié le 29 novembre 2019

Texte et vidéo: Mathieu Henderson

Publié le 29 novembre 2019 à 10:21 - Modifié le 29 novembre 2019 à 11:40