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Les discours masculinistes visent des adeptes toujours plus jeunes sur les réseaux sociaux

Le rejet des femmes qui se cache derrière certains discours masculinistes en ligne
Le rejet des femmes qui se cache derrière certains discours masculinistes en ligne / La Matinale / 5 min. / le 16 avril 2024
Propos misogynes, banalisation des agressions sexuelles, appels au viol, clichés, contradictions, fausses informations: les discours masculinistes prennent toujours plus d'ampleur sur les plateformes telles que TikTok, Instagram, Facebook ou YouTube. Une idéologie qui cherche à faire des adeptes de plus en plus jeunes.

La "pensée masculiniste" est une théorie selon laquelle la masculinité traditionnelle traverse actuellement une crise qui se banalise et se déploie. Pour ses adeptes très actifs sur les réseaux sociaux, une "guerre" est ouverte avec les femmes, ajoutant que "tout est la faute du féminisme" et que "les femmes sont nos ennemies".

Dans ce qu'on appelle la "manosphère" se créent alors des sous-communautés d'hommes qui vont développer des sous-axes de discours. Parmi eux, on peut citer par exemple les "Incels", contraction en anglais de "célibataires involontaires". Ces derniers vont affirmer n'avoir pas accès à la sexualité, parce qu'ils sont désavantagés physiquement. Un célibat imposé dont seules les femmes sont, selon eux, responsables.

Il y a également les "MGTO", les "Men Going Their Own Way", autrement dit ces hommes qui suivent leur propre chemin et qui ne veulent plus fréquenter des femmes. Ou encore l'idéologie dite de la "red pill" qui prône la sortie d'une société trop féminisée en prenant une "pilule rouge" permettant de voir enfin la réalité. Cette référence à Matrix relève en outre un certain attrait des milieux masculinistes pour des références culturelles populaires.

Contenus a priori inoffensifs

Autrefois cantonnés à des forums obscurs, les masculinistes s'affichent désormais sur des médias sociaux populaires comme Instagram, TikTok ou YouTube. Il s'agit pour eux d'endroits où se rassembler, communiquer, échanger et s'organiser politiquement, à l'instar d'autres communautés.

Il s'agit la plupart du temps de conseils de vie, de conseils en séduction ou de conseils de musculation par exemple

Pauline Ferrari, auteure du livre "Comment les masculinistes infiltrent les réseaux sociaux"

Mais pour Pauline Ferrari, auteure du livre "Comment les masculinistes infiltrent les réseaux sociaux", le modus operandi de la manosphère présente une spécificité. En effet, les contenus diffusés semblent tous, a priori, très inoffensifs.

"Il s'agit la plupart du temps de conseils de vie, de conseils en séduction ou de conseils de musculation par exemple", explique-t-elle au micro de La Matinale. Autrement dit, des contenus excluant par définition les femmes. Les masculinistes peuvent ensuite glisser vers une radicalisation de leurs propos, poursuit-elle, allant jusqu'à dire que "tous leurs problèmes seraient liés aux femmes et aux féministes".

"On n'a pas vraiment de vidéos qui disent explicitement qu'il faut tuer toutes les femmes. Cependant, on a beaucoup de contenus qui sous-entendent que les femmes seraient toutes pareilles, qu'elles seraient vénales, qu'elles mentiraient et qu'elles n'auraient pour but que d'anéantir la gent masculine."

La cible privilégiée: les jeunes

Les jeunes sont la cible privilégiée des masculinistes, comme le souligne Julien Mesangeau, maître de conférences à l'Université de Lille. Il a cosigné avec Céline Morin une étude sur la manosphère. Une manosphère qu'ils ont cartographiée et dont ils ont identifié les différents canaux de diffusion comme YouTube ou Reddit par exemple.

Les jeunes entre 18 et 24 ans représentent donc le public le plus réceptif à ce genre de discours. Une audience qui découvre les relations hommes-femmes et qui ont surtout des parcours similaires, décrypte le chercheur dans La Matinale.

Souvent, ils ont eu soit une première expérience difficile, soit n'ont pas pu avoir de première expérience. Donc généralement, ils arrivent avec des griefs au moment où ils se connectent sur ces espaces

Julien Mesangeau, maître de conférences à l'Université de Lille

"Souvent, ils ont eu soit une première expérience difficile, soit n'ont pas pu avoir de première expérience du tout. Donc généralement, ils arrivent avec des griefs au moment où ils se connectent sur ces espaces. Ils vont y trouver le soutien de personnes comme eux, ils vont y trouver des vidéos qui vont expliquer que ce n'est pas de leur faute, qu'ils n'y sont pour rien et que ce sont les femmes qui sont responsables de cette situation. Ces discours vont donc d'une part rassurer la personne et d'autre part confirmer ce qu'ont été ces idées, ressentiments au moment des difficultés rencontrées."

Phénomène de "chambre d'écho"

Il y a donc un phénomène de "chambre d'écho". Ces espaces en ligne forment en effet un cocon très sécurisant autour de l’individu. Et il y a un effet de double fermeture, comme l'explique Julien Mesengeau.

Les individus sont obligés de tenir un certain discours, de le répéter et de le réaffirmer. Et d'autre part, ils sont obligés de parler, de commenter des contenus vidéos - images et textes - qui relaient ces mêmes idées

Julien Mesangeau, maître de conférences à l'Université de Lille

"La première est relationnelle. Vous ne pouvez pas exprimer une opinion différente du groupe, sans quoi vous êtes généralement bannis. La sanction, quand vous n'adhérez pas à l'opinion du groupe, est immédiate. D'abord, on vous bloque, ensuite, on insulte et enfin, on dégage."

La deuxième fermeture est d'ordre informationnelle. Les jeunes générations s'informent majoritairement en ligne, un espace dans lequel "les individus sont obligés de tenir un certain discours, de le répéter et de le réaffirmer. Et d'autre part, ils sont obligés de parler, de commenter des contenus vidéos - images et textes - qui relaient ces mêmes idées."

Radicalisation visée

Ces vidéos et discours sont problématiques, parce qu'ils utilisent la même méthode employée par les réseaux conspirationnistes, soit la stratégie du "pied dans la porte". Avec comme but, la radicalisation, comme le souligne Pauline Ferrari.

"On commence par des concepts très inoffensifs qui répondent à de vraies souffrances et de vrais questionnements que peuvent ressentir des adolescents et des jeunes hommes sur la séduction et la confiance en soi par exemple. Et on offre à ces questionnements-là des clés de lecture et des clés de réponse qui vont être des réponses très simplistes, très manichéennes et de fait très misogynes aussi."

Des discours misogynes qui ont un impact hors-ligne. Un chiffre du dernier rapport sur l'état du sexisme en France indique qu'un quart des hommes de moins de 35 ans estiment que pour se faire respecter dans notre société, il faut parfois être violent.

Miruna Coca-Cozma/fgn

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