Modifié le 13 juillet 2019 à 22:49

La kétamine sur le devant de la scène pour traiter les dépressions résistantes

Traitement de la dépression : la kétamine est utilisée comme nouvelle thérapie
Traitement de la dépression : la kétamine est utilisée comme nouvelle thérapie 19h30 / 2 min. / le 13 juillet 2019
Anesthésique, drogue hallucinogène et maintenant antidépresseur. La kétamine révolutionne la prise en charge des malades atteints de dépression résistante aux traitements médicamenteux usuels.

La dépression survient chez près de 6% de la population en Suisse. Pour la traiter, il y a les antidépresseurs. Mais chez un malade sur trois, ces médicaments ne fonctionnent pas. Malgré plusieurs tentatives, la dépression résiste, comme chez Matteo* [nom d'emprunt]. "Avec les antidépresseurs, j’avais l’impression d’être toujours dans un nuage chimique, témoigne le jeune homme. Je n’avais jamais vraiment les idées claires. J’ai essayé quatre ou cinq antidépresseurs et certains me donnaient très mal à la tête et au ventre. (…) Cela s’ajoutait au problème de base et ça devenait invivable au bout d'un moment."

Depuis le mois de mai, ce patient a commencé une nouvelle thérapie à base de kétamine, un anesthésique connu depuis longtemps. Sa prescription et son utilisation sont très encadrées, car ce composant peut être détourné comme drogue récréative du fait de ses propriétés psychotrope et hallucinogène. Le traitement de la dépression par injection de kétamine est pratiqué depuis 2010 aux Etats-Unis.

Le cabinet lausannois du psychiatre Jean-Frédéric Mall est le seul en Suisse romande à proposer la kétamine pour traiter la dépression. Celle-ci est injectée en intraveineuse par perfusion, à raison de 6 à 10 injections par traitement. "La sensation est assez particulière, c'est toujours difficile à décrire, c'est une sorte d'explosion intellectuelle, raconte Matteo qui en est à sa septième injection. On a plein de pensées, en ce qui me concerne, ce sont surtout des pensées philosophiques. C’est très difficile de se rappeler le raisonnement qu'on a pu suivre. Mais ce n’est pas désagréable et si on ne se sent pas bien, il y a toujours moyen d'ajuster la vitesse de perfusion."

Plus rapide et intense

Les bénéfices de la kétamine face aux antidépresseurs sont majeurs. "La différence, c’est la rapidité d’action et l’intensité de son effet, explique Jean-François Mall. La kétamine peut agir en quelques heures sur une dépression résistante à plusieurs antidépresseurs." Entre 50 et 75% des patients répondent positivement à la kétamine. Les symptômes dépressifs et anxieux s'atténuent dès les premières injections.

Dans le cas de Matteo, ses tics anxieux ont disparu dès la première injection. Au bout de la cinquième, il a ressenti un effet sur la dépression. "80% du temps, je me sens bien, exprime-t-il. C'est un nouveau départ. Cela fait quand même 16 ans que je vivais avec ça. Pour l’instant, c'est un peu une renaissance."

Contre-indication et effets secondaires

Tout n’est pas rose avec la kétamine. Il existe des contre-indications. "On ne peut pas utiliser la kétamine pour traiter les dépressions sévères avec symptômes d’épisodes psychotiques comme des idées délirantes et des hallucinations, précise le psychiatre lausannois. Cette substance aurait tendance à accentuer ces effets."

La kétamine est en effet un puissant psychotrope consommé par les fêtards. D’où certains effets lors de la thérapie. "La kétamine a comme particularité d’avoir des effets secondaires concentrés au moment de l’administration du produit - sur une durée limitée. Elle peut provoquer un état dissociatif avec une distorsion de la perception du temps et de l’espace à petite dose. A plus forte dose, on peut avoir des hallucinations." Plus généralement, les patients peuvent ressentir aussi de la fatigue durant les heures suivant la prise de la kétamine.

Le traitement à la kétamine ne guérit pas la dépression mais apporte un soulagement des symptômes sur le plus ou moins long terme. "C’est le patient qui va nous appeler pour une nouvelle dose, précise Jean-Frédéric Mall. La durée d’action peut être très variable d’un patient à l’autre".

Une "petite révolution"

Le mécanisme d’action de la kétamine sur le cerveau est encore peu connu. Markus Kosel, psychiatre aux HUG à Genève, a étudié l’effet de la kétamine sur le cerveau: "Les médicaments pour traiter la dépression se basent sur le même concept depuis à peu près 50 ans. Ils agissent tous au niveau de neurotransmetteurs - des substances utilisées par les neurones pour communiquer entre eux. Or la kétamine agit au niveau d’un autre neurotransmetteur, le glutamate. De nombreux autres dérivés sont en voie de développement pour exploiter cet axe. On peut vraiment parler d’une petite révolution qui va avoir un impact positif pour beaucoup de patients."

En Suisse, le traitement à base de kétamine n’est pas reconnu pour la dépression et n’est donc pas remboursé. Or il coûte cher: il faut compter environ 800 francs par injection dans le cabinet lausannois. En mars dernier, un spray nasal à base d’eskétamine – dérivé chimique de la kétamine - est arrivé sur le marché américain.

>> Relire sur ce sujet: Un nouvel antidépresseur en spray nasal approuvé aux Etats-Unis

Une demande d’autorisation a été déposée auprès de Swissmedic – l’organe régulateur des médicaments en Suisse. Mais son utilisation généralisée soulève certains doutes auprès des médecins. "La modalité d’administration par spray nasal est séduisante mais c’est plus difficile de contrôler la dose vraiment inhalée et donc aussi les effets secondaires, tempère le médecin à Lausanne. On n’est pas sûr non plus que l’eskétamine est la forme chimique la plus efficace. Sans parler des risques d’abus comme drogue récréative. Mais c’est certainement mieux que ce qui existe pour l’instant sur le marché."

Aurélie Coulon

Publié le 13 juillet 2019 à 21:59 - Modifié le 13 juillet 2019 à 22:49