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"L'anarchie, c'est une direction, pas un but à atteindre"

Pendant plusieurs jours cet été, Saint-Imier est (re)devenue la capitale mondiale de l’anarchisme. À cette occasion, l’équipe de Nouvo s'est interrogée sur l'origine, l'idéologie et l'influence du mouvement, qui vise à avoir les pratiques les plus libertaires possibles.

Du 19 au 23 juillet cette année, des milliers d’anarchistes et de sympathisants se sont réunis à Saint-Imier (BE), dans un décor bucolique à flanc de colline pour y célébrer les 150 ans de la Première Internationale anti-autoritaire, à l'origine de ce courant politique et philosophique.

Contre le patriarcat, le capitalisme, l'Etat ou l'autorité en général, libertaires et anti-autoritaires ont afflué du monde entier dans le Jura bernois pour cette occasion. "On est content, il y a une grosse affluence. Dans l'ensemble, ça se passe très bien et dans le respect", se réjouit Léo, membre de l'organisation de Rencontres Internationales Anti-autoritaires (R.I.A).

La ville horlogère de près de 5000 âmes s’est ainsi transformée en capitale mondiale de l'anarchisme. Et ce n'est pas un hasard: Saint-Imier est considéré comme le berceau du mouvement depuis le congrès historique qui s'y est tenu en 1872, la Première Internationale anti-autoritaire, à l'initiative du révolutionnaire russe Mikhaïl Bakounine, grand rival de Karl Marx, venu s’exiler dans cette région très ouvrière. Il y a alors exposé ses thèses anarchistes aux ouvriers de la Fédération jurassienne.

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"Les armes les plus dangereuses du monde"

Pendant ces quelques jours, Léo s’occupe de la gestion des déchets, un "gros pôle" de l'organisation. Une question d'image, mais aussi de message politique: "On est écolo pour la plupart, décroissants, etc. Donc le but du jeu, c'est aussi de montrer qu'on peut faire beaucoup moins de poubelles et qu'on peut les trier le mieux possible", explique ce musicien de 34 ans.

Une vue du camp à Saint-Imier où se sont réunis en juillet des milliers d'anarchistes. [Nouvo (capture d'écran)]

Mais pour lui, le but de l’événement est avant tout de se retrouver et d'échanger. "Le vivre ensemble, c'est très important. Il y a aussi des échanges de pratiques. On manie les armes les plus dangereuses au monde, c'est-à-dire les livres, la connaissance. On fait en sorte de s'éduquer les uns les autres et on s'émancipe par l'éducation", expose-t-il.

La patinoire de Saint-Imier s’est d’ailleurs transformée pour l'occasion en salon du livre libertaire où s'exposent des centaines d'ouvrages, des classiques de la littérature aux romans plus originaux. "Je pense que la lecture de La Mémoire Des Vaincus de Michel Ragon, ça ne peut pas laisser indifférent", conseille un membre du groupe Pierre Kropotkine. "C'est une histoire d'amour. Tu révises un siècle d'histoire sans qu'il y ait d'erreurs et tu sais tout sur l'anarchie."

"Il n'y a pas de société idéale"

La popularité de ce courant de pensée est souvent liée à des périodes de contestation sociale et des crises politiques et économiques. À travers l’Histoire et un peu partout dans le monde, il a influencé de nombreux mouvements sociaux et luttes politiques, comme la révolution espagnole, Mai 68, le mouvement zapatiste au Mexique ou encore Occupy Wall Street.

Aujourd'hui, on retrouve les anarchistes dans différents mouvements sociaux féministes, queer, écologistes, anticapitalistes ou altermondialistes. Ce qui les rassemble, c'est la vision anti-autoritaire. Ce qui compte, c'est d'avoir "des pratiques les plus libertaires possibles", explique encore Léo.

"Quand tu sors avec des potes, vous n’élisez pas un chef pour savoir dans quel bar vous allez, vous en discutez entre vous jusqu'à trouver un consensus. C'est notre façon politique de fonctionner", argumente-t-il. Toutefois, pour lui, "il n'y a pas de société idéale. L’anarchie, c’est une direction, ce n’est pas un but à atteindre".

Une direction qui a indéniablement inspiré, influencé et contribué à modeler l'Histoire contemporaine, et qui continuera d'exister à travers les mouvements qui la défendent et les personnes qui s'y intéressent.

Hélène Joachim/jop

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