Dans le lac de Neuchâtel, des dragues récupèrent gravier et sable au fond de l'eau, à quelques centaines de mètres du rivage. [RTS - Romain Bardet]
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La difficile cohabitation entre les sites d'extraction de matières premières et la population

Pour construire ses routes et ses bâtiments, la Suisse consomme chaque année des tonnes de sable, de gravier, de ciment ou de bois. Plus de 80% de ces matières premières viennent de Suisse. Mais cet approvisionnement local devient de plus en plus compliqué à cause des oppositions de villageois.

Le gravier

Un projet avorté à Vufflens-la-Ville

L'année dernière, les habitants de Vufflens-la-Ville ont été informés que le groupe Orllati convoitait le gravier se trouvant sous la terre de la forêt du "Moulin d'amour".

Ce projet de gravière "devait durer en principe quatre ans, si on tenait compte du fait qu'il fallait remblayer ensuite par des matériaux", explique Michel Gruaz, municipal de Vufflens-la-Ville. "Par rapport aux gravières du Pied du Jura, cela reste une gravière modeste puisque nous avons entre 200 et 300'000 m3 qui pourraient être exploités."

Le projet est embryonnaire, mais il est tué dans l'oeuf, la Municipalité décidant d'y renoncer. "On a entendu qu'il y avait beaucoup de gens qui aurait beaucoup de peine à envisager de tolérer de nouvelles nuisances", affirme Michel Gruaz.

>> Ecouter le reportage de Sandrine Hochstrasser à Vufflens-la-Ville :

Des activistes à Vufflens-la-Ville. [Keystone - Valentin Flauraud]Keystone - Valentin Flauraud
Nos matières premières (1/5): un projet de gravière avorté à Vufflens-la-Ville (VD) / La Matinale / 4 min. / le 10 juillet 2023

Deux poids, deux mesures

Les autorités ont reçu des courriers d'habitants inquiets après la séance d'information, mais à ce moment-là, l'opposition n'est pas encore organisée. Dans ce village de 1300 habitants, il n'y a pas de vague de contestation visible.

Et certains rappellent qu'il faut bien du gravier pour faire du béton. Serge Baudet, qui élève des bufflonnes à la ferme du Moulin d'amour, estime qu'il vaut donc mieux l'extraire sur place plutôt que de l'importer.

Le paysan ne s'est pas opposé à la gravière, mais il a critiqué une politique du deux poids, deux mesures. Pour préserver la Venoge, le canton veut lui imposer des restrictions drastiques sur ses cultures.Par contre, ouvrir une gravière à 150 mètres du cours d'eau, "ça n'a pas l'air de déranger", regrette-t-il.

Le projet de gravières est bel et bien bloqué, mais ce n'est pas à cause de la Venoge. C'est surtout le bruit et la pollution qui sont évoqués.

Jacqueline Saugy, une habitante du village, estime que Vufflens-la-Ville "a déjà payé un lourd tribut à notre civilisation industrielle", faisant notamment référence au développement de la zone industrielle de la Plaine, devenu un hub logistique cantonal.

Occupation par des militants

Au mois de mars, des militants de Grondement des terres débarquent, à la surprise du village, pour manifester contre le projet d'Orllati et occupent la forêt du Moulin d'amour. "Ce qui a beaucoup dérangé, c'est que ces jeunes n'utilisent pas la voie légale, la voie hiérarchique convenable, à la vaudoise", raconte Jacqueline Saugy.

Des activistes du mouvement Grondement des terres se sont opposé au projet de gravière dans la forêt du Moulin d'amour, à Vufflens-la-Ville. [Keystone - Valentin Flauraud]

La Municipalité assure que les activistes n'ont eu aucune influence sur leur décision de mettre un terme au projet. Mais pour certains habitants, leurs manifestations dans la forêt est vue comme un catalyseur. "Ça nous a permis d'avoir un lieu où on a pu se rencontrer et à partir de là, décider de passer à la vitesse supérieure", explique Manon, une habitante de la localité.

Mais on ne baisse pas la garde. "Rien n'empêche Orllati, dans 10 ou 20 ans, de revenir", affirme-t-elle. "Il faudra être vigilant à long terme." De son côté, le groupe Orllati dit prendre acte et étudier les différentes options.

Le ciment

Une cohabitation qui se passe bien à Péry-La Heutte

Les carrières, leur poussière et leurs va-et-vient quotidien de camions sont souvent mal vus. Les projets bloqués ou avortés sont de plus en plus nombreux en Suisse.

Des manifestations avaient notamment eu lieu sur la colline du Mormont, dans le canton de Vaud, pour empêcher l'extension des activités de Lafarge-Holcim.

>> En lire plus : Vu du ciel, comment la carrière du Mormont s'est étendue depuis 1950

Mais toutes les cimenteries ne sont pas logées à la même enseigne. A Péry-La Heutte, dans le Jura bernois, la cohabitation avec la population et l'entreprise Vigier Ciment se passe plutôt bien.

Bien que l'usine recrache de la poussière de ciment qui recouvre les toits, les fenêtres et les voitures, rares sont les habitantes et habitants à éreinter la cimenterie. "Les citoyens du village et des environs n'ont jamais beaucoup critiqué Vigier", confirme Claude Nussbaumer, maire de la commune et employé à la cimenterie pendant une quarantaine d'années.

Participation à la vie du village

L'entreprise, qui produit 900'000 tonnes de ciment par an, est vue comme un gros contribuable et un employeur important pour la région. Vigier Ciment, qui existe depuis près de 130 ans, s'implique aussi dans la vie locale.

L'entreprise a, par exemple, payé le pavage de la nouvelle école en 2021. "En 1970, le béton avait déjà été offert par Vigier pour le centre communal", indique Claude Nussbaumer.

Et d'ajouter: "De tout temps, des employés de Vigier ont fait partie du Conseil municipal. La transparence était donc de mise autour de la table du conseil lorsqu'il y avait un pépin ou autre chose."

>> Ecouter le reportage de Célia Bertholet à Péry-La-Heute :

La cimenterie Vigier SA à Péry-La Heutte. [Vigier SA]Vigier SA
Nos matières premières (2/5): cette cimenterie que chérit Péry-La Heutte / La Matinale / 4 min. / le 11 juillet 2023

Le gravier et le sable

Procédure judiciaire contre les dragues du lac de Neuchâtel

Dans le lac de Neuchâtel, des dragues récupèrent gravier et sable au fond de l'eau, à quelques centaines de mètres du rivage. Ces matériaux sont notamment indispensables à la fabrication du béton.

L'entreprise Eugène Bühler & Fils en exploite deux, l'une au large de Chez-le-Bart et l'autre au large de Vaumarcus. "Ça fait 150 ans qu'on est actif sur le lac", explique Olivier Haussener, le directeur de l'entreprise.

Chaque année sont extraites quelques centaines de milliers de tonnes de gravier et de sable, estime Olivier Haussener. Ces matériaux sont principalement utilisés dans la région, ce qui évite d'en importer.

Mais Olivier Haussener constate pourtant qu'il est de plus en plus difficile de cohabiter avec la population. "Plus on avance, moins la population accepte ce genre d'activités, alors qu'on parle d'approvisionnement intérieur, d'indépendance", affirme-t-il. "Il y a beaucoup de choses qui se contredisent."

>> Ecouter le reportage de Romain Bardet :

Le gravier du lac de Neuchâtel. [RTS - Romain Bardet]RTS - Romain Bardet
Nos matières premières (3/5): le gravier, on le puise aussi dans le lac de Neuchâtel / La Matinale / 4 min. / le 12 juillet 2023

Nouvelle concession

Cela fait presque trois ans que la plateforme a rejoint son emplacement actuel. L'entreprise a obtenu une nouvelle concession au terme de huit ans de procédure judiciaire. Des riverains se sont en effet opposés à son changement de localisation, allant jusqu'au Tribunal fédéral.

La nouvelle concession dure 25 ans, avec des règles strictes pour limiter les nuisances, assure Olivier Haussener. Les horaires sont restreints la journée et il n'y a pas de travail le week-end ou les jours feriés. "Si on exploite trop longtemps, la valeur moyenne des émissions monte et on ne serait plus dans l

Les dragues présentes sur le lac de Neuchâtel dérangent certains riverains. [RTS - Romain Bardet]

es normes", explique Olivier Haussener.

Aujourd'hui, certains habitants se disent satisfaits des mesures prises par l'entreprise, "Une fois que la décision du Tribunal fédéral a été connue, il a fallu régler les détails avec l'entreprise Bühler et ça s'est très bien passé", estime Edgar Weise, l'un des habitants qui s'était opposé à l'arrivée de la drague non loin de sa maison.

S'il affirme s'être habitué à la présence de la drague, ce n'est pas le cas de tout le monde. Andy Grob, un autre riverain, ne s'est pas fait complètement aux nuisances sonores. "Les jours où je ne travaille pas et que l'exploitation fonctionne dès 6h30 le matin, le réveil est instantané quand les bateaux arrivent et surtout quand on commence à charger le gravier au fond des bateaux vides", explique-t-il.

Il estime toutefois que la procédure judiciaire en valait la peine et que "certaines normes ont été améliorées pour la population de Chez-le-Bart, Gorgier et Saint-Aubin". "C'est mieux qu'on se fasse à l'idée que elle est là. On doit vivre avec aujourd'hui, sinon il faut partir d'ici", conclut-il.

Le bois

Vingt ans de combat contre une scierie à Riddes

Face aux réticences de la population concernant la production de gravier, de sable ou de ciment, le bois est souvent évoqué comme alternative. La forêt recouvre en effet près d'un tiers de la surface de la Suisse et est de plus en plus utilisée dans la construction.

Dès le milieu du siècle dernier, une scierie a ainsi été implantée à Riddes, en Valais central, pour transformer le bois de la région en planches principalement.

D’abord considérée comme une petite exploitation, elle prend petit à petit de l’ampleur, en même temps que le village s’agrandit. Les machines toujours plus imposantes se retrouvent bientôt au milieu de petits immeubles et avec le temps, une cohabitation devient presque impossible.

Si bien que la famille Thurre se lance dans une procédure judiciaire. C’était il y a 20 ans et, depuis lors, les procès s’enchaînent entre Mireille et René d’un côté et la scierie Fournier de l’autre.

"Dans notre jardin, c'est invivable, parce que les décibels sont en dessus des normes", témoigne René Thurre. "Ce bruit nous met les nerfs en boule. La journée, ça agace et la nuit, ça empêche de dormir, parce qu'on pense au procès", poursuit Mireille Thurre.

>> Ecouter le reportage de Diana-Alice Ramsauer à Riddes :

Des planches de bois stockées dans une scierie. [Keystone - Laurent Gillieron]Keystone - Laurent Gillieron
Nos matières premières (4/5): le bois, une alternative qui fait aussi des mécontents / La Matinale / 4 min. / le 13 juillet 2023

Le directeur de l’EMS de Riddes, Jean-Mathieu Crettenand, se montre moins critique. Pour lui, si la cohabitation avec une industrie de ce genre n’est évidemment pas optimale, il s’agit surtout d’un bruit de fond, d’autant plus qu’il se réjouit qu’une entreprise valorise du bois local dans la région plutôt que d’importer.

Refus de s'exprimer

Selon la famille Thurre, si tous les voisins soutenaient leur démarche au départ, après les premiers échecs au tribunal, "ils ont tous laissé tomber".

Ainsi, personne d'autre dans le village ne souhaite s'exprimer sur ce sujet. Antoine Fournier, le jeune directeur de la scierie, ne souhaite pas non plus commenter la procédure en cours.

Il admet par contre que la cohabitation est compliquée et qu'à terme, la scierie devra déménager. En attendant de trouver un terrain, il souhaite assainir son entreprise au niveau sonore, car il reconnaît que les nuisances sont actuellement en dessus de la norme. Mais avec les procédures en cours, tout est bloqué.

Le sel

Le succès marketing des mines de Bex

Si les projets d'extraction de matières premières sont souvent confrontés à de fortes oppositions, Bex, dans le canton de Vaud, connaît au contraire un succès marketing avec sa mine de sel.

Le bâtiment de production du site de la Saline se trouve en pleine nature, avec peu de voisins autour. "On a peu, voire pas du tout de réclamations de nos voisins", affirme Arnaud Tamborini, le chef du site de Bex et responsable de la production.

Le site de production de la Saline de Bex cause très peu de nuisances. [RTS - Marie Giovanola]

"On a la chance d'avoir un site de production qui est en dehors de la ville et surtout notre gisement de sel qui se trouve à plusieurs centaines de mètres de profondeur", poursuit-il.

Chaque année, plus de 100'000 m3 de saumure sortent de la mine, ce qui représente environ 30'000 tonnes de sel par an. "La saumure sort sous forme liquide et est amenée à la Saline", explique Arnaud Tamborini.

"Cette conduite de saumure passe en souterrain, donc ça n'a aucun impact sur la nature et le paysage", poursuit-il. "Ça représente en moyenne trois camions par jour, ce qui est vraiment très faible."

Une démarche touristique

C'est d'ailleurs peut-être pour cela que cette production industrielle est aussi bien acceptée par population. Selon le syndic de Bex Alberto Cherubini, l'industrie du sel ne cause pas de nuisances, bien au contraire. "Les Salines de Bex, c'est une fierté", s'enthousiasme-t-il.

"L'exploitation du sel fait partie de l'histoire de Bex", explique le syndic. Du sel est effectivement produit à la Saline de Bex depuis 1554 et le bâtiment du site de production date de 1700. L'industrie du sel était d'ailleurs très importante pour les ouvriers bellerins de l'époque, rappelle Alberto Cherubini.

Du sel est produit à la Saline de Bex depuis 1554. [RTS - Marie Giovanola]

Au XIXe siècle et début du XXe, il était également possible de venir à Bex faire des cures de bains salins. "C'est un patrimoine industriel qui développe aussi maintenant des produits qui sont en lien avec le bien-être", explique le syndic.

Pour lui, les mines de sel ont également un attrait touristique indéniable. "Actuellement, il y a entre 70'000 et 80'000 visiteurs par an et le projet de Salines suisses veut doubler le nombre de visiteurs par année", explique-t-il.

En plus du sel, une roche cousine est aussi exploitée à Bex: le gypse. Il existe même un sentier du gypse avec des panneaux didactiques, avec là aussi une démarche touristique.

>> Ecouter le reportage de Marie Giovanola à Bex :

Les mines de sel de Bex. [RTS - Marie Giovanola]RTS - Marie Giovanola
Nos matières premières (5/5): à Bex, le succès touristique d’une mine en activité / La Matinale / 4 min. / le 14 juillet 2023