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Situation sur le terrain et scénarios possibles: ce que l'on sait de la contre-offensive ukrainienne

Des militaires ukrainiens utilisent un système de lance-roquettes multiples en direction de positions russes, dans la région de Zaporijjia, le 12 mai 2023. [reuters/stringer]
Des militaires ukrainiens utilisent un système de lance-roquettes multiples en direction de positions russes, dans la région de Zaporijjia, le 12 mai 2023. - [reuters/stringer]
Après de longues semaines d'attente, la contre-offensive ukrainienne a véritablement débuté depuis quelques jours. Des opérations militaires sont menées sur au moins trois zones du front, dans les oblasts de Donetsk (est) et de Zaporijjia (sud-est). Si des premiers gains ont été constatés, le gros des opérations pourrait ne pas encore avoir débuté.

C'est un secret que le commandement ukrainien a tenu à garder jusqu'au bout: quand et où la contre-offensive débutera? Pressées par les médias de partager des informations, les autorités ukrainiennes avaient même répondu par l'humour dans une vidéo du début du mois de juin, dans laquelle on pouvait voir des soldats mettre un doigt devant leur bouche: "les plans aiment le silence", pouvait-on alors lire.

Une semaine plus tard, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a toutefois confirmé du bout des lèvres au cours d'une conférence de presse avec son homologue canadien Justin Trudeau que les opérations avaient bel et bien débuté.

Des gains territoriaux, mais pas de percée

Avares en commentaires sur le déroulé des opérations et notamment de leurs pertes, les autorités ukrainiennes, par la voix de leur vice-ministre de la Défense Hanna Maliar, ont précisé lundi mener des opérations au sud et au nord de Bakhmout, ville de l'est ravagée par de longs mois de combats meurtriers et finalement conquise par les forces russes à la fin mai.

>> Revoir le reportage du 19h30 sur les violents combats à Bakhmout :

Des images tournées au cœur des combats révèlent la violence du conflit à Bakhmout en Ukraine
Des images tournées au cœur des combats révèlent la violence du conflit à Bakhmout en Ukraine / 19h30 / 2 min. / le 20 avril 2023

Une poussée qui avait déjà été en partie constatée avant même que la ville en ruines ne soit prise par les mercenaires du groupe paramilitaire Wagner et qui continue à faire craindre pour Moscou un encerclement futur.

Plus au sud, les forces ukrainiennes ont réussi au cours du week-end à effectuer de légères avancées dans l'ouest de l'oblast de Donetsk, dans la région de Velyka Novosilka et au sud-ouest d'Orikhiv, petite ville de l'oblast de Zaporijjia.

Les forces ukrainiennes ont réussi à reprendre du terrain, notamment dans le sud-ouest et le sud-est du pays (carte au 12 juin 2023). [Institute of the Study of War (ISW) - RTS]

Au total, les troupes terrestres ukrainiennes ont annoncé avoir réussi à reprendre au cours des sept derniers jours au moins 7 villages dans ces régions et près de 90 kilomètres carrés de territoire. Des affirmations qu'il était impossible de vérifier dans l'immédiat.

De son côté, la Russie a estimé que la contre-offensive ukrainienne se révélait pour l'instant être un échec, affirmant notamment avoir repoussé les assauts dans les régions de Donetsk et de Zaporijjia. Pour prouver ses dires, le ministère de la Défense russe a notamment publié samedi les images de plusieurs véhicules blindés Bradley et chars Leopard 2 mis hors service.

Pour l'Institute of the Study of War (ISW), groupe de réflexion américain spécialisé dans les questions de défense, Moscou chercherait ainsi à minimiser des gains territoriaux ukrainiens réels, bien qu'encore difficilement quantifiables. Le think tank estime toutefois qu'une véritable percée n'a pas encore été effectuée et rappelle que les pertes ukrainiennes (en matériel et en hommes) au cours de cette offensive, notamment dans ses prémisses, sont inévitables, car la Russie a eu le temps d'établir de nombreuses lignes de défense.

>> Revoir le reportage du 19h30 sur la contre-offensive ukrainienne :

Guerre en Ukraine: Kiev a annoncé la reconquête de plusieurs villages depuis le début de la contre-attaque
Guerre en Ukraine: Kiev a annoncé la reconquête de plusieurs villages depuis le début de la contre-attaque / 19h30 / 1 min. / le 12 juin 2023

Près de 1000 lignes de fortifications

Si la contre-offensive ukrainienne est visible sur de nombreux endroits du front, c'est sans doute la région de Zaporijjia qui a la plus grande portée stratégique.

Si Kiev parvenait à être victorieux ici, les troupes ukrainiennes pourrait dans un scénario maximaliste couper "le pont terrestre" entre la Russie continentale et la Crimée, en s'emparant des villes de Melitopol, voire Berdiansk ou Marioupol. En d'autres termes, les lignes de ravitaillement russes entre le sud-ouest et l'est de l'Ukraine deviendraient impraticables, ce qui se révélerait être un désastre pour Moscou.

Pour éviter ce scénario, les troupes du Kremlin n'ont d'ailleurs pas cessé au cours des derniers mois de renforcer leurs lignes de défense dans la région. Selon Nathan Ruser, chercheur pour l'institut australien de politique stratégique (ASPI), ce sont environ 1000 lignes de fortification qui ont été cartographiées dans la région.

Barbelés, tranchées, dents de dragons, mines, positions bunkérisées et autres fossés antichars: l'avancée ukrainienne vers le sud s'annonce difficile. La topographie, avec un terrain essentiellement plat, ne joue pas non plus en faveur de Kiev, car elle rend vulnérable tout mouvement de troupes ou de véhicules blindés à l'artillerie russe.

Plus à l'ouest, l'explosion du barrage de Kakhovka devrait aussi jouer un rôle. Alors que Russes et Ukrainiens s'accusent mutuellement d'être responsables de la catastrophe, les experts sont unanimes à dire que cet événement profite pour l'instant à Moscou. En inondant volontairement la région de Kherson, l'armée russe aurait d'abord cherché à empêcher un franchissement du Dniepr par les troupes ukrainiennes.

La première impression est que cela semble beaucoup plus proche de l'offensive sur Kherson que celle sur Kharkiv

Michael Kofman, directeur des études russes au CNA

Avec des torrents de débris, la rivière est en effet pour l'instant impraticable pour les embarcations. Les inondations devraient aussi laisser dans les jours qui viennent une épaisse couche de boue, qui devrait continuer à rendre toute traversée pour du matériel militaire lourd improbable dans les semaines qui viennent. La Russie aurait ainsi réussi à gagner du temps, en neutralisant une partie du front, et en profitant pour relocaliser une partie de ses troupes, notamment dans la région de Zaporijjia.

>> Revoir le reportage du 19h30 sur la rupture partielle du barrage de Kakhova :

Kiev et Moscou se rejettent la responsabilité du bombardement du barrage de Kakhovka
Kiev et Moscou se rejettent la responsabilité du bombardement du barrage de Kakhovka / 19h30 / 2 min. / le 6 juin 2023

Si la tâche s'annonce donc ardue pour les forces ukrainiennes, les analystes, bien que prudents, ne l'estiment pas impossible, mais la plupart s'accordent à dire que la réussite de l'offensive prendra du temps.

"Pour les gens qui se demandent comment se déroule l'offensive ukrainienne, il faut savoir que ce n'est pas quelque chose qu'on peut juger sur quelques jours. Les images de pertes au combat, qui sont prévisibles, peuvent avoir un effet d'ancrage mais l'offensive se déroulera sur des semaines, voire des mois (...) la première impression est que cela [cette offensive ] semble beaucoup plus proche de l'offensive sur Kherson (l'avancée ukrainienne vers Kherson a commencé le 29 août 2022 et s'est terminée par la prise de la ville le 11 novembre, ndlr) que celle sur Kharkiv (les forces ukrainiennes ont repris au mois de septembre 2022 presque l'entier de l'oblast de Kharkiv, réalisant une percée fulgurante, en quelques jours seulement, ndlr)", résume ainsi dans une série de tweets Michael Kofman, directeur des études russes au CNA, un institut de recherches américain.

Une attaque de plus grande ampleur à venir?

Pour certains experts, si la contre-offensive a bel et bien débuté, Kiev garderait encore pour l'instant des forces en réserve en prévision d'une attaque de plus grande ampleur.

C'est notamment ce qu'estime dans un article pour le Centre d'analyse des politiques européennes (CEPA) Ben Hodges, officier américain retraité, qui a notamment été général commandant de l'armée américaine en Europe.

Lorsque nous verrons de grandes formations de blindés rejoindre l'assaut, je pense que nous saurons que l'attaque principale a vraiment commencé

Ben Hodges, ex-général commandant de l'armée américaine en Europe

"Il existe une grande différence entre le lancement d'une offensive et l'attaque principale ou l'effort principal de l'opération. L'offensive a clairement commencé, mais pas l'attaque principale", juge-t-il.

"Lorsque nous verrons de grandes formations de blindés rejoindre l'assaut, je pense que nous saurons que l'attaque principale a vraiment commencé (...) Lorsque nous verrons deux ou trois brigades de blindés (environ 500 à 750 véhicules) concentrées sur un front étroit, il sera alors possible de dire que ça a commencé et où cette attaque se déroule. Mais l'état-major ukrainien voudra laisser les Russes deviner aussi longtemps que possible l'emplacement de cette attaque", ajoute-t-il.

Pour cet ancien haut gradé de l'armée américaine, les lignes de défense russes sont par ailleurs perfectibles, ce qui rend d'après lui une percée possible, à condition que le flot de livraisons occidentales continue. "Si l'Occident fournit tout ce dont les forces armées ukrainiennes ont besoin, en particulier des armes de précision de longue portée, je prévois que l'Ukraine pourra libérer la Crimée d'ici fin août. A ce stade, les armes de précision de longue portée pourraient atteindre Sébastopol, Saky, Djankoï et d'autres cibles de la Crimée, ce qui leur permettrait de rendre la péninsule intenable pour les forces russes", conclut-il, optimiste.

Tristan Hertig

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