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Aminata Traoré dénonce "l’humiliation des Maliens"

Geopolitis
Afrique, changer de regards / Geopolitis / 26 min. / le 24 mars 2024
L'ex-ministre malienne de la Culture et essayiste Aminata Dramane Traoré revient sur la situation politique et sécuritaire dans son pays. Grande figure africaine de l’altermondialisme, elle dénonce la situation critique que traversent de nombreux pays africains.

Le mardi 16 août 2022, après 9 années de présence, l’armée française est poussée sans ménagement vers la sortie par les autorités maliennes de transition, issues du coup d’Etat militaire de 2020. Pour la France, ancienne puissance coloniale, c’est un électrochoc.

Pour Aminata Dramane Traoré, ex-ministre de la Culture malienne, l’opération militaire française Barkhane est un échec. "Il ne pouvait en être autrement quand d’entrée de jeu vous faites de l’intervention militaire la solution", estime-t-elle.

Invitée de Géopolitis, elle évoque le sentiment d’humiliation subi par les Maliens: "En cas d’attaques djihadistes contre des soldats maliens, pour aller récupérer les corps de ces soldats, il fallait l’autorisation de Barkhane." Pour elle, il y a deux poids, deux mesures: "Chaque fois qu’il y a un soldat français tué, nous voyons ce qui se passe. Le monde entier doit savoir que des soldats français sont en train de mourir pour sauver des Africains à la demande des Maliens."

L’opération Barkhane, "un mensonge d’Etat"

"Il faut admettre d'abord l'échec de Barkhane. Il faut admettre ensuite l'humiliation des Maliens, des Africains, des armées", affirme Aminata Dramane Traoré. L’opération Barkhane porte en son sein, selon elle, "un mensonge d’Etat qui consiste à dire que le président malien par intérim de l’époque a demandé à la France de venir. C’est absolument faux." Avant d'ajouter que François "Hollande avait déjà pris la décision d’intervenir au Mali".

En août 2022, le départ des militaires français est salué par l’enthousiasme de certains Maliens dans les rues de Bamako. Une réaction qui, selon Aminata Dramane Traoré, trouve son origine dans l’attitude de la France: "Il faut que l’on tienne compte de l’arrogance de la France, le mensonge d’Etat et le dessein de la France de revenir dans son pré carré dans le cadre de la course aux richesses de l’Afrique."

Nous avons pris en pleine figure des réformes dont la nature n’était même pas explicitée.

Aminata Dramane Traoré

Altermondialiste convaincue, autrice de plusieurs livres dont "L’Etau" (Editions Actes Sud - 1998) ou "Le Viol de l’imaginaire" (Editions Fayard - 2002), elle dénonce la situation critique que traversent de nombreux pays africains. Pour elle, depuis la colonisation, la situation est telle que les pays africains sont assujettis et appauvris.

Elle dénonce le poids exorbitant de la dette, le rôle ambigu du FMI, les effets ravageurs de la mondialisation néo-libérale. "La décennie des années 1980 que l’on a appelée la décennie perdue du développement s’est traduite par la mise sous tutelle des Etats, qui ont dû mettre en œuvre des programmes d’austérité et de suppression d’emplois", explique-t-elle. "Nous avons pris en pleine figure des réformes dont la nature n’était même pas explicitée, n’était même pas dans le débat politique."

L’exil ou le djihad   

A Missira, dans la périphérie de Bamako, l’ancienne ministre de la Culture a créé l'association " Retour-Travail-Dignité" pour venir en aide à de jeunes migrants de retour au pays. Au-delà des formations de menuiserie ou de peinture, il s‘agit de reconstruire leur dignité. 

Mais face à l’urgence et l’absence de perspectives, certains s’engagent dans le djihad explique Aminata Dramane Traoré: "C’est la même jeunesse désemparée qui a le sentiment d’être abandonnée et qui choisit soit l’exil, soit les armes. La base n’est pas la religion, ils n’y vont pas parce qu’ils croient. Certains de ces djihadistes ne prient même pas. Mais ils sont désespérés. Les parrains du djihadisme recrutent plus que l’Etat malien."  

Dernièrement, les combats se sont intensifiés entre l’armée malienne, soutenue par des instructeurs russes, les groupes djihadistes et les rebelles touarègues.  

Anne Delaite

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