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Des fêtes techno en pleine guerre en Ukraine

La techno est un exutoire au club Closer à Kiev. [RTS - Marc Gagliardone]
La techno est un exutoire au club Closer à Kiev. - [RTS - Marc Gagliardone]
Avant l’invasion russe en février 2022 et le début de la guerre, Kiev s’était fait une réputation internationale sur la scène des musiques électroniques. DJs, artistes et amateurs de techno venaient des quatre coins du monde dans les clubs qui organisaient des fêtes démentielles. Et malgré la guerre, la techno résonne toujours.

On aurait pu imaginer que le conflit allait mettre un terme à cette effervescence dans la capitale ukrainienne, mais la scène des musiques électroniques a survécu au chaos en s’adaptant à ce nouveau contexte dramatique.

Danser en plein jour au club Closer à Kiev. [RTS - Marc Gagliardone]

Quand les premiers bombardements de l’armée russe ont touché Kiev, la vie culturelle et sociale a été paralysée. Les clubs technos mythiques comme Closer et K41 ont évidemment fermé leurs portes. Cette situation consécutive au choc psychologique subi par la société ukrainienne a duré jusqu’à la fin du printemps 2022. C’est à cette période que la ligne de front s’est fixée plus à l’est du pays et que la vie sociale a pu reprendre petit à petit dans une grande partie du pays.

Les clubs techno ont rouvert leurs portes au public au mois de juin 2022, dans un contexte et une ambiance forcément différentes: désormais, il est impossible de faire la fête la nuit en raison du couvre-feu de 22h à 6h du matin. Et il y a aussi le risque potentiel qu’un missile ou une attaque de drone touche un club. Un drame qui ne s’est jamais encore produit.

"Comment faire la fête alors que des gens meurent au combat?", souligne Sergyi Vel, un des fondateurs du club Closer. Il souligne que les gens ont besoin d’un espace pour se détendre, dans ce contexte difficile, rythmé par les alertes de la défense anti-aérienne, les morts des proches au combat et une économie de guerre qui rend la vie quotidienne plus compliquée.

Oublier un quotidien sombre

"Nous sommes ici pour montrer que nous n’avons pas peur et que la vie continue malgré tout", dit une jeune Ukrainienne qui est venue danser avec deux amies au Brave Festival organisé à la fin du mois d’août 2023. Pour elles, faire la fête est un exutoire, une manière d’évacuer la pression constante de la guerre. C’est une façon aussi de défier la terreur que l’ennemi russe voudrait installer dans l’existence des Ukrainiens et des Ukrainiennes.

Nous sommes ici pour montrer que nous n’avons pas peur et que la vie continue malgré tout

Une jeune Ukrainienne

Le public qui se rend dans ces fêtes est plutôt jeune, issu de différentes couches sociales. Ce ne sont pas des fêtes réservées à une élite fortunée de la capitale. Le prix d'entrée est la plupart du temps libre et le prix des consommations est accessible.

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Devant le club K41 à Kiev. [RTS - Marc Gagliardone]

D’ailleurs, l’essentiel des recettes des clubs technos de Kiev est reversé à des associations humanitaires et financent des brigades qui combattent sur la ligne de front.

Dans ces soirées, elles et ils sont nombreux à participer à la reconstruction, à faire de l’assistance médicale pour les troupes au combat. Et puis, il y a celles et ceux qui reviennent ou partent de la ligne de front.

Les clubs technos, un refuge pour les homosexuels

Le sigle de l'union des LGBTQ au combat. [RTS - Marc Gagliardone]

Tout juste libéré de l’URSS, l’Ukraine a légalisé l’homosexualité en 1991. Mais dans une société encore très rurale et conservatrice, baignée par une religion orthodoxe ouvertement hostile à l’identité homosexuelle, être ouvertement gay en Ukraine a longtemps été très difficile.

Le crime pour discrimination de l’homosexualité sur le lieu de travail n’existe que depuis 2015 et les violentes attaques menées par des groupes d’extrême droite contre les gay pride organisées dans la capitale ont montré que l’évolution des mentalités était très lente sur ce sujet.

En 2019, les organisations de défenses des droits des LGBTQ en Ukraine ont rapporté 140 incidents à caractère homophobe, allant de la simple menace à de graves agressions physiques.

Une fête LGBTQ à Kiev. [RTS - Marc Gagliardone]

Les clubs techno de la capitale ont toujours été un lieu où la communauté LGBTQ pouvait s’exprimer librement. La scène ukrainienne des musiques électroniques, comme à l’étranger, s’est construite sur une éthique forte basée sur la tolérance et le bannissement de toute forme de violence.

Paradoxalement, le contexte de guerre a donné un nouvel élan aux LGBTQ ukrainiens qui ont pu organiser leurs premières soirées dédiées dans la capitale, tout en s'impliquant directement dans les combats sur la ligne de front. La guerre a détourné l’attention de la partie conservatrice de la société ukrainienne vers l’ennemi extérieur, la Russie.

Ce changement de paradigme a permis à la communauté LGBTQ de se libérer et d’être mieux tolérée, car elle s’impliquait fortement dans l’effort de guerre.

L’union des militaires LGBT a été créée en 2018 par Viktor Pylypenko, un vétéran homosexuel d’un bataillon de volontaire déployé dans le Donbass. Cette union s’engage pour l’égalité des droits dans la société ukrainienne et soutient les soldats et soldates gays qui combattent sur la ligne de front.

Au final, la scène des musiques électroniques est une synthèse des aspirations progressistes, démocratiques de la jeunesse qui se construit en opposition au modèle de société promu par le régime de Vladimir Poutine en Russie.

Marc Gagliardone

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