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Le destin chancelant de l'Irak, vingt ans après l'invasion américaine

Une vue de Bagdad, la capitale irakienne, le 19 mars 2023. [AFP - Ahmad Al-Rubaye]
Une vue de Bagdad, la capitale irakienne, le 19 mars 2023. - [AFP - Ahmad Al-Rubaye]
Vingt ans après l'invasion américaine et la chute de Saddam Hussein, qui ont déclenché une succession de conflits sanglants, l'Irak a retrouvé un semblant de normalité. Mais au-delà des apparences, la population subit encore violence et corruption au quotidien.

L'Irak a marqué dans la plus grande discrétion les vingt ans de l'invasion américaine. Ni le gouvernement fédéral de Bagdad, ni le gouvernement régional du Kurdistan d'Irak n'avaient prévu de quelconques cérémonies lundi.

Le 20 mars 2003, dans le cadre de l'opération "Liberté de l'Irak", quelque 150'000 Américains et 40'000 Britanniques sont déployés pour une intervention éclair aux petites heures du matin. Trois semaines suffisent pour sceller le sort du régime de Saddam Hussein et prendre le contrôle de Bagdad, le 9 avril.

>> Lire : Il y a vingt ans, Abou Ghraib a été le théâtre des pires exactions américaines en Irak

L'objectif affiché de l'administration de George W. Bush était de mettre la main sur les prétendues armes de destruction massive du dictateur. Mais aucune de ces armes n'a jamais été retrouvée. Et l'invasion marque le début de l'une des périodes les plus sanglantes de l'histoire de l'Irak, théâtre d'abord d'une guerre civile (2006-2008), puis de l'occupation d'une partie de son territoire par les djihadistes du groupe Etat islamique, responsables de multiples exactions.

Près de 300'000 morts

De 2003 à 2011, année du retrait de l'armée américaine, plus de 100'000 civils irakiens ont été tués, selon l'organisation Iraq Body Count, qui estime qu'en vingt ans, de 2003 à 2023, le bilan approche les 300'000 morts en incluant les combattants. Les Etats-Unis déplorent eux près de 4500 pertes.

L'Irak, qui compte 45 millions d'habitants, est aujourd'hui sorti du chaos de la guerre et a retrouvé une forme de vie politique centralisée: des élections sont tenues régulièrement, la pluralité politique est encouragée, la liberté d'expression est garantie. En théorie, du moins. Car en pratique, les pourparlers pour former un gouvernement issu des législatives d'octobre 2021 ont duré un an et ont été émaillés d'épisodes d'une violence inouïe en plein Bagdad.

La mission de l'ONU en Irak déplorait quant à elle l'an dernier un "environnement de peur et d'intimidation" qui bride la liberté d'expression.

Héritage de Saddam Hussein

Vingt ans après l'invasion américaine, "l'Etat irakien semble ne s'être toujours pas relevé de cette guerre, des années d'occupation et aussi de ce qui a suivi, à savoir la séquence Etat islamique et tous les affrontements post-islamiques qui marquent la période plus récente", observe la politologue Myriam Benraad dans l'émission Tout un monde.

On a un système de prédation en place au plus haut niveau de l'Etat irakien qui dépossède le peuple de ses droits

Myriam Benraad, politologue

Pour elle, l'Irak d'aujourd'hui ne peut être compris sans se pencher sur l'héritage du baasisme, l'idéologie politique du régime de Saddam Hussein, qui continue d'imprimer la politique irakienne.

"On a vu comment l'effondrement de ce régime qui avait le monopole de la violence, une violence totalitaire en l'occurrence, a diffusé cette violence à tous les secteurs de la société en aboutissant à une situation de guerre civile", explique la chercheuse, qui signe "L'Irak par-delà toutes les guerres".

>> Ecouter l'interview de Myriam Benraad dans Tout un monde :

En finir avec les idées reçues sur l'Irak. [AP Photo - Nabil al-Jurani]AP Photo - Nabil al-Jurani
En finir avec les idées reçues sur l'Irak / Tout un monde / 11 min. / le 21 février 2023

Cette violence se retrouve, à ses yeux, également dans certains réflexes autoritaires de l'habitus politique irakien actuel, avec des autorités très contestées, incapables de se réformer, et qui répriment toute contestation - à l'instar de la plus récente, en octobre 2019.

Corruption record

Parmi les maux qui accablent le pays, les Irakiens dénoncent la corruption (l'Irak est 157e sur 180 pays au classement de l'ONG Transparency International), l'incurie des dirigeants, leurs luttes fratricides pour le pouvoir et l'influence du grand voisin iranien.

Les gouvernements qui se sont succédé depuis 2003 "n'ont pas réussi à lutter contre la corruption dans les domaines de la santé et des services publics", se lamente ainsi Abbas Mohamed, ingénieur trentenaire, rencontré par l'AFP à Bagdad. "Nous allons de mal en pis. Aucun gouvernement n'a rien donné au peuple".

Or, "tant qu'il n'y aura pas de réforme politique et plus de transparence dans la gestion publique, dans les administrations, on n'en sortira pas", poursuit la politologue Myriam Benraad, qui appelle à envisager la rente pétrolière comme un droit dont le peuple irakien devrait profiter.

Voeu pieux

Dans ce pays immensément riche en pétrole, un tiers de la population vit dans la pauvreté et les services publics sont aux abonnés absents. Les délestages quotidiens peuvent durer jusqu'à 12 heures et seuls les plus fortunés peuvent se payer le luxe de groupes électrogènes.

Dimanche, le Premier ministre Mohamed Chia al-Soudani, soutenu par une coalition pro-Iran, s'est engagé une nouvelle fois à "lutter contre la pandémie de la corruption". Mais pour Mohamed al-Askari, journalier à Bagdad, l'Irak est encore loin du compte. "Nous nous sommes réjouis lorsque le régime (de Saddam Hussein) est tombé, car nous pensions que l'Irak s'améliorerait, mais jusqu'à présent nous n'avons fait que souffrir", souffle-t-il.

Face à cette souffrance, à la violence et aux espoirs déçus, plus de 4 millions de personnes ont quitté l'Irak depuis 2003. Celles et ceux qui restent peinent à s'imaginer un avenir stable dans un pays où la sécurité et la paix relèvent encore du voeu pieux.

Juliette Galeazzi

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A Falloujah, la population paie toujours les bombardements de 2004

Bastion insurgé, assiégé deux fois, la ville de Falloujah, en Irak, a subi les bombardements américains les plus importants depuis la guerre du Vietnam. Les civils ont notamment vu s'abattre sur eux des armes au phosphore blanc, de véritables bombes incendiaires, des missiles et des obus à l'uranium appauvri.

Même si l'armée américaine le nie, tout porte à croire que ces armes ont eu des conséquences terribles sur la population. A Falloujah, les cas de cancer ont augmenté et près d'un enfant sur cinq naît avec des malformations congénitales. Le sujet est cependant tabou en Irak où les médias internationaux peinent à obtenir l'autorisation de se rendre sur place.

Le reportage à Falloujah de Benoît Drevet pour Tout un monde:

Vue des combats menés à Falloujah entre les forces gouvernementales et l'EI le 13 juin dernier. [Reuters - Thaier Al-Sudani]Reuters - Thaier Al-Sudani
A Falloujah, en Irak, la population paie toujours les bombardements de 2004 / Tout un monde / 5 min. / le 20 mars 2023