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"Après avoir donné des leçons à la Terre entière, le Parlement européen doit s'imposer un contrôle"

Jean-Pierre Stroobants: "Ce qui se déroule aujourd'hui au Parlement européen est très grave". [ABDESSLAM MIRDASS - HANS LUCAS VIA AFP]
Corruption : "L'Europe est faiblement armée" / Tout un monde / 10 min. / le 24 janvier 2023
Ebranlé par un scandale de corruption impliquant le Qatar et le Maroc, le Parlement européen tente de redorer son image. L'affaire révèle un "très grand laxisme", commente le journaliste du Monde Jean-Pierre Stroobants, mardi, sur les ondes de la RTS.

"Ces derniers jours, la mémoire leur est revenue. De nombreux élus du Parlement européen ont soudain notifié à l'administration des informations qu'ils sont tenus de donner mais qu'ils avaient 'oublié' de fournir à temps. Certains ont signalé un voyage effectué à l'invitation d'un Etat étranger, d'autres ont déclaré des cadeaux reçus."

Telles sont les premières phrases de l'enquête du quotidien Le Monde, publiée lundi, sur l'"ère du soupçon", qui s'est ouverte après le scandale de corruption impliquant le Qatar, puis le Maroc. L'une des vice-présidentes de l'institution est désormais en prison.

"On a baptisé l'affaire le 'Qatargate', mais je pense qu'il faut rectifier: c'est plutôt le 'Marocgate', voire le 'Marocgate' et le 'Qatargate'. Parce que l'enquête commence par des renseignements provenant du Maroc transmis à la Belgique par un service étranger, très vraisemblablement français."

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Cadeaux déclarés en urgence

Le journaliste Jean-Pierre Stroobants, coauteur de l'enquête avec sa collègue Virginie Malingre, s'est rendu compte que les langues se déliaient et qu'il y avait encore des fils à tirer. Invité mardi dans l'émission de la RTS Tout un monde, Jean-Pierre Stroobants observe une "réaction panique" dans les couloirs de l'hémicycle.

"Sur l'année précédente, il n'y avait que neuf députés (sur 705, n.d.l.r.) qui avaient jugé utile de mentionner les cadeaux qu'ils avaient reçus. Soudain, on s'aperçoit que de nombreux députés, y compris la présidente du Parlement européen Roberta Metsola, avait oublié de déclarer pas mal de choses."

Un "très grand laxisme"

Pour lui, l'affaire révèle un "très grand laxisme" dans la gestion de l'institution. "Le Parlement européen a vécu dans une certaine indolence et insouciance sur le comportement de certains de ses anciens et actuels membres." Les règles existent, mais elles sont minimales, dit Jean-Pierre Stroobants.

"Elles ne sont pas appliquées, pas contrôlées. Parce que le Parlement européen veut être une instance auto-régulée avec des parlementaires qui contrôlent d'autres parlementaires. En général, avec un tel système - dans le secteur privé ou public - les règles ont tendance à s'estomper assez rapidement et l'institution a tendance à dysfonctionner."

Et d'ajouter: "Ce qui se déroule aujourd'hui au Parlement européen est très grave pour l'institution, la démocratie, surtout à un an d'élections législatives européennes qui risquent d'être fortement affectées par cette affaire."

On a quand même l'impression que le Parlement européen est une chambre qui aime donner des leçons à la Terre entière. Il est temps qu'il s'impose un contrôle de son propre fonctionnement

Jean-Pierre Stroobants, journaliste au quotidien Le Monde

Même si la présidente, Roberta Metsola, assure que les contrôles seront plus stricts, cela donne l'impression d'une "grande improvisation, d'un grand désordre et d'un fonctionnement assez inquiétant".

"Je pense que du côté de la Commission européenne, et surtout des Etats membres, on se frotte un peu les mains de voir ce qui arrive au Parlement européen. Car on a quand même l'impression que le Parlement européen est une chambre qui aime donner des leçons à la Terre entière. Il est temps qu'il s'impose un contrôle sur son propre fonctionnement."

Faible influence

Ce qui est "étrange", c'est que certains Etats se soient focalisés sur le Parlement européen "qui ne dispose pas en matière de politique étrangère d'un rôle prépondérant". L'effet des 1,5 million d'euros du Qatar et du Maroc, identifiés jusqu'à présent, a été "relativement faible". Cela n'a pas empêché ces dernières semaines des votes sur le respect des droits de l'Homme au Maroc et au Qatar.

"On peut donc se demander si, à d'autres niveaux de la décision européenne, il y a des mécanismes semblables."

Propos recueillis par Eric Guevara-Frey/vajo

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