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Le mondial au Qatar, un voyage en enfer pour les travailleurs exilés

Une photo datée de 2012 montre un travailleur migrant assis sur un lit superposé dans son logement au Qatar [Keystone]
Une photo datée de 2012 montre un travailleur migrant assis sur un lit superposé dans son logement au Qatar - [Keystone]
Droits des travailleurs étrangers bafoués, chantiers dangereux, conditions de travail inhumaines: depuis l’attribution de la Coupe du monde de football au Qatar en 2010, les controverses s’accumulent autour de l’événement sportif qui débute le 20 novembre prochain.

En novembre 2013, Amnesty International dénonçait dans un rapport un "niveau alarmant d'exploitation" dans le secteur de la construction au Qatar. Selon l’ONG, il "s'apparente dans certains cas à du travail forcé".

Le quotidien britannique The Guardian révélait la même année que 44 travailleurs népalais étaient morts entre le 4 juin et le 8 août sur les chantiers de construction du stade, tous victimes d’arrêt cardiaques ou d'accidents de travail.

Des ouvriers travaillent au stade de Lusail, l'un des stades de la Coupe du monde 2022, le vendredi 20 décembre 2019 [Keystone - HASSAN AMMAR]

Près de dix ans après ces révélations et à un peu plus d’un mois de la cérémonie d’ouverture de la Coupe du monde, le petit émirat continue d’être au cœur de scandales. Ces derniers concernent principalement la situation des travailleurs immigrés et la violation de leurs droits sur les grands projets d’infrastructures dédiés à l'événement.

Au Népal, un afflux quotidien de cercueils

Les ouvriers népalais représentent la principale main d'oeuvre étrangère au Qatar. Dans ce pays situé entre l'Inde et le Tibet, l’extrême pauvreté pousse à l’exil. Selon le gouvernement népalais, ils seraient 350'000 à travailler dans le petit émirat. La plupart du temps, ils officient en tant qu’ouvriers ou domestiques.

Sur les plus de 13'000 Népalais à avoir pris part à l’élaboration des arènes destinées à la Coupe du monde, l’ambassade népalaise au Qatar a comptabilisé entre 100 et 150 décès par an dus à des accidents de travail. Un chiffre sous-estimé, selon de nombreuses ONG internationales.

En effet, le pays du Golfe ne pratique que très rarement des autopsies à la mort de ces travailleurs étrangers. Beaucoup de cercueils reviennent ainsi au Népal avec des causes de décès très vagues comme "mort dans son sommeil" ou "mort naturelle".

Des accidents de travail maquillés en "mort naturelle"

L’ONG Amnesty International dressait le même constat en août 2021, après avoir examiné plusieurs certificats de décès et enquêté sur la mort subite de six jeunes Népalais et Bangladais. Sur les dix-huit certificats de décès de travailleurs migrants délivrés par le Qatar entre 2017 et 2021, quinze d’entre eux ne fournissaient aucune information sur les causes sous-jacentes du décès.

"Les expressions dénuées de sens utilisées pour qualifier les décès nous incitent à penser qu’aucune enquête n’a été menée sur ces cas et masquent le fait que de nombreux décès restent inexpliqués", écrivait l’ONG en août 2021 sur son site internet. Les autorités ne tiennent ainsi pas compte des arrêts cardiaques liés aux cadences infernales de travail, à la chaleur extrême ou encore aux maladies rénales causées par la mauvaises qualité de l’eau fournie aux ouvriers.

Lorsque l’un d’entre nous crève sur un chantier, le Qatar n’enquête pas, n’ordonne pas d’autopsie, ne cherche pas à comprendre pourquoi un homme jeune et en bonne santé meurt soudainement

Muhammad, ouvrier au Qatar

Des observations corroborées par plusieurs témoignages d’ouvriers étrangers ayant travaillé dans le petit Etat. Dans une enquête de Mediapart, Muhammad*, travailleur de chantier dans l'émirat, raconte: "Lorsque l’un d’entre nous crève sur un chantier, le Qatar n’enquête pas, n’ordonne pas d’autopsie, ne cherche pas à comprendre pourquoi un homme jeune et en bonne santé meurt soudainement. (…) C’est toujours maquillé en mort naturelle. Il ne faudrait pas que sa famille réclame justice, une indemnisation à l’employeur et à l’État".

Des camps de travail surpeuplés

Les travailleurs étrangers sont logés dans des "labor camps" loués par leurs employeurs: des camps de travail surpeuplés, situés dans des zones industrielles. Certains sont privés d’eau courante et d’électricité. Ils sont sous étroite surveillance, cernés de hauts murs, de grillages, de vigiles, de caméras, de mouchards, détaille Mediapart dans son enquête publiée en septembre 2022.

Le média français a pu pénétrer dans le camp de Barwa El-Barahale, le plus "présentable" selon ses dires. A l'intérieur se trouvent plus de 50'000 travailleurs migrants, majoritairement bangladais, "entassés et privé de toute intimité".

Des travailleurs livrés à eux-mêmes

L'absence de formation préalable donnée aux ouvriers sur les mesures de sécurité ou le fonctionnement des machines sont également pointés du doigt. Le docteur Bishwa Dawadi de l'Association médicale du Népal a longtemps travaillé pour le Ministère de la Santé du pays.

Les entreprises du Golfe renvoient ceux qui ne sont plus en capacité de travailler. Handicapés par la maladie, sans possibilité de retrouver un emploi ou de payer les frais médicaux. Ils finissent par mourir dans l'anonymat

Bishwa Dawadi, ancien employé du Ministère de la Santé au Népal

Dans un entretien accordé au magazine Society, il explique comment les Népalais, venant de campagnes reculées, sont livrés à eux-mêmes une fois sur place. "Ils ignoraient tout des routes: comment traverser, interpréter des panneaux de signalisation... Sur les chantiers, ils n'avaient aucune idée des mesures de sécurité ou de comment manipuler les machines".

Les entreprises du Golfe, ajoute-t-il, renvoient ceux qui ne sont plus en capacité de travailler. "Handicapés par la maladie, sans possibilité de retrouver un emploi ou de payer les frais médicaux. Ils finissent par mourir dans l'anonymat".

La réponse du Qatar aux accusations

Des travailleurs migrants mangent sur leur site de construction à Doha au Qatar [STRINGER / AFP]

Sollicités par Mediapart sur ces accusations, les autorités qataries disent "avoir fait plus que tout autre pays de la région" pour renforcer les droits des travailleurs étrangers. Elles énumèrent la liste des avancées telles que la mise en place d'un salaire minimum de 1000 Risal, soit environ 260 francs, et la création de tribunaux spécialisés en droit du travail.

Elles expliquent également avoir multiplié les inspections sur les lieux de travail et d'hébergement à travers le pays (près de 40'000 en 2021) et avoir introduit des sanctions "plus sévères" pour les employeurs peu scrupuleux sans donner de détails.

Enfin, elles se félicitent d’"une baisse constante" du taux de mortalité au Qatar "en raison de programmes de santé et de sécurité parmi les plus à la pointe de la région" sans donner, cette fois encore, plus d'informations détaillées.

Hélène Krähenbühl

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Au Qatar, 90% des travailleurs sont des immigrés

Le Qatar possède la part de travailleurs étrangers rapportée à sa population la plus importante au monde. Sur les 2,8 millions d’habitants, 90% sont des travailleurs immigrés. D’après The Guardian,les Népalais comptent pour 40% d'entre eux.

Poussés à l'exil par l'extrême pauvreté, une partie de la population népalaise émigre ainsi vers la Malaisie et les pays du Golfe. Selon les chiffres du gouvernement népalais, ils seraient 4,5 millions à travailler actuellement hors du pays, soit presque 15% de la population, dont 350'000 au Qatar. Ils seraient entre 13'000 et 15'000 à avoir pris part à l’élaboration des arènes destinées à la Coupe du monde 2022.