Modifié

Les Afghans qui ont aidé les armées occidentales sont abandonnés à leur sort

Le centre-ville de Kaboul, le 7 avril 2021. [AP Photo/Rahmat Gul - Keystone]
L'abandon des auxiliaires afghans par les Occidentaux / Tout un monde / 8 min. / le 24 juin 2021
Le retrait des armées occidentales d'Afghanistan menace la vie des auxiliaires locaux qui ont travaillé pour elles. Un cuisinier, aide de salle dans un camp de l'armée française, a récemment été tué. Et le retour des talibans à Kaboul pourrait faire empirer les choses.

"Les talibans pensent que les interprètes sont des traîtres. Il y a deux mois, on m'a frappé et cassé la main. Ils ont essayé de m'attirer dans une voiture. Ils vont tuer tout le monde. Notre famille, nos enfants sont en danger": ce témoignage fait partie de ceux que la télévision Al Jazeera a recueillis. Ils proviennent d'anciens employés locaux de l’armée française en Afghanistan. "C'est la dernière chance pour nous à Kaboul. C'est nous qui avons aidé la France. Aujourd'hui, il faut que la France pense à nous", poursuit l'homme qui témoigne.

Basir, comme ces jeunes hommes, savait que sa vie était en danger. Il avait contacté en mai dernier Quentin Müller, auteur d’un livre sur ces traducteurs afghans abandonnés par l’armée française: "Tarjuman (traducteurs) - Enquête sur une trahison française". Le journaliste a enquêté sur le destin de ces hommes qui ont permis à l’armée de prendre ses marques en Afghanistan.

Malgré les demandes de Basir, Paris a rejeté trois fois ses demandes de visa. Il y a quelques jours, il a été assassiné en rentrant chez lui.

Un nombre difficile à estimer

Le retrait des troupes occidentales ‒ celui des Américains sera achevé le 11 septembre prochain ‒ laisse ces auxiliaires afghans à découvert, à la merci des talibans qui promettent de reprendre le contrôle de l’Afghanistan. Il est difficile de savoir exactement combien ils sont, mais selon les estimations des associations qui essaient de les recenser, ils seraient environ 800 à avoir collaboré avec l'armée française.

Près de 250 ont été rapatriés en France et entre 60 et 80 personnes seraient encore en Afghanistan et cherchent à émigrer vers l'Hexagone. D’autres encore sont introuvables. Beaucoup ont pris la route de l’exil et sont parfois bloqués en Turquie depuis des années.

>> Lire aussi: Les troupes de l'Otan ont entamé leur retrait progressif d'Afghanistan

Côté américain, même si le contingent de visas ouverts pour émigrer est important, 18'000 personnes sont encore dans l'attente d'une réponse de l'administration américaine.

Des vies en sursis

Derrière ces chiffres se cachent évidemment des vies en sursis et des hommes victimes de menaces quotidiennes. "Ce sont des lettres, des appels anonymes, un caillou qui vient casser une fenêtre en pleine nuit, des camarades qui viennent dire à leurs enfants qu'ils savent que leurs parents sont des collabos... Ils vivent dans un sentiment de peur et de paranoïa constant", a décrit Quentin Müller jeudi dans l'émission Tout un monde.

Un caillou qui vient casser une fenêtre en pleine nuit, des camarades qui disent à leurs enfants qu'ils savent que leurs parents sont des collabos... Ils vivent dans un sentiment de peur et de paranoïa constant

Quentin Müller [Quentin Müller - Twitter]
Quentin Müller, journaliste et co-auteur du livre "Tarjuman"

Ils redoutent plus que tout le retour des talibans au pouvoir ‒ ce qui n'est "qu'une question de semaines", selon Quentin Müller ‒ et les règlements de compte qui pourraient suivre, avec des exécutions extra-judiciaires. Malgré les dénégations de plusieurs chefs talibans, qui ont assuré qu'ils ne leur serait fait aucun mal pour autant qu'ils reconnaissent leurs torts, rien n'exclut que d'autres chefs disent la même chose, ou qu'un militant de base ne se fasse justice lui-même. C'est ce qui est arrivé à Basir.

>> Plus de détails dans notre article: Les talibans appellent les interprètes des forces internationales au repentir

Si la France ne l'a pas rapatrié, c'est parce qu'en tant que cuisinier, il n'était pas prioritaire et jugé moins en danger car, ne sortant pas de la base, moins susceptible d'être identifié par les talibans. "C'était une erreur d'avoir trié les auxilliaires afghans de cette façon", estime Quentin Müller. Basir a par exemple été arrêté par les talibans avec son téléphone portable, qui contenait ses contrats de travail.

"Nous n'avons pas le temps d'attendre"

Manifestation de soutien aux auxilliaires afghans pour la France en 2018 devant les bureaux du ministère de l'Armée française. [Philippe Lopez - AFP]Manifestation de soutien aux auxilliaires afghans pour la France en 2018 devant les bureaux du ministère de l'Armée française. [Philippe Lopez - AFP]Du côté français, assez peu de choses sont faites pour aider ces anciens auxiliaires et il n'y a pas d'octroi de visas généralisé. En 2018, le Conseil d’Etat, échelon suprême de la juridiction administrative française, a reconnu que l’Etat devait protection à ces auxiliaires au nom de "protection fonctionnelle": toute personne ayant aidé un fonctionnaire français dans l'exercice de ses fonctions a droit à la protection de l’Etat. Mais dans la pratique, il leur est très difficile de prouver qu'ils sont menacés de mort, et les dossiers avancent très lentement.

En France et aux Etats-Unis, des associations s'activent pour accélérer les choses et trouver des solutions avant qu'il ne soit trop tard. Vétéran américain de l'"Association of Wartime allies", Matt Zeller appelle à procéder comme à la fin de la guerre du Vietnam. "Nous avions évacué nos alliés vers l'île de Guam, où ils ont pu résider en sécurité pendant le traitement de leur demande de visa. Nous devons faire la même chose en Afghanistan. Nous n'avons pas le temps d'attendre (...). Ces personnes vont mourir si nous ne le faisons pas maintenant", alerte-t-il.

Pas de débat en France

Une évacuation générale n'est pas à l'ordre du jour, a récemment indiqué sur CNN le secrétaire d'Etat américain Anthony Blinken, mais le débat politique a lieu et certains représentants au Congrès tentent de mettre la pression pour accélérer les choses.

En France, rien de tel. Le débat public n'a pas lieu, en partie parce que le nombre d'auxiliaires concernés est plus faible, mais aussi parce que la figure du migrant résonne un peu plus positivement outre-Atlantique qu'en France de par l'histoire du pays (lire aussi l'encadré). Des cas comme celui de Basir risquent pourtant de se multiplier. Selon un chiffre de 2020, le ministère français des armées emploie actuellement près de 3600 auxiliaires, principalement au Sahel dans le cadre de l'opération Barkhane.

Sujet radio: Blandine Levite

Adaptation web: Vincent Cherpillod

Publié Modifié

Les vétérans de guerre ont meilleure presse aux Etats-Unis

Les soldats et les auxiliaires américains engagés dans le conflit en Afghanistan ont bien meilleure presse aux Etats-Unis qu'en France, a constaté dans Tout un monde le docteur en histoire contemporaine à l'Université d'Aix-Marseille Christophe Lafaye, auteur d'une thèse sur la guerre d'Afghanistan.

La figure du vétéran de guerre est très forte aux Etats Unis, tandis que la France a une distance vis-à-vis de son armée, doublée d'une méconnaissance de ce qu'ont vécu les soldats. "A l'heure actuelle, on parle très peu des vétérans français qui ont fait l'Afghanistan", souligne Christophe Lafaye. Il y en a pourtant 70'000, avec 800 à 900 blessés, sans compter les blessés psychologiques. "Ils ne sont pratiquement pas honorés, hormis ceux tombés au combat, pas mis en valeur comme ils le sont aux Etats-Unis."

Le poids de l'histoire française explique aussi pourquoi on parle peu des auxiliaires de l'armée. La guerre d’Algérie n’a pas été complètement digérée et le souvenir des Harkis, ces Algériens qui avaient combattu avec l'armée française, est encore douloureux. Beaucoup avaient été abandonnés sur place et s'étaient ensuite fait massacrer. Et ceux qui avaient été rapatriés en France n’avaient pas particulièrement bien été traités.

Le retrait américain avance rapidement

Les Etats-Unis ont mené jusqu'ici tambour battant leur retrait d'Afghanistan, que le président américain Joe Biden veut achever d'ici le 11 septembre, date du 20e anniversaire des attentats ayant conduit Washington à renverser le régime des talibans.

Depuis le 1er mai, il a été mené à un rythme tellement soutenu que certains ont estimé à début juillet la date probable de son achèvement. Début mai, il restait officiellement 2500 militaires américains et 16'000 sous-traitants civils en Afghanistan. Depuis, plus de 50% du retrait a été effectué, en moins de deux mois.

L'armée américaine ne publie pas les chiffres des effectifs militaires américains évacués afin de "préserver la sécurité des opérations". Elle ne donne plus depuis deux semaines d'estimation de son retrait en pourcentage, qui pourrait donc être bien supérieur à 50%.

>> Lire aussi: Les Etats-Unis entament leur retrait final d'Afghanistan après une guerre de 20 ans

Pas question de repousser la date butoir

Plusieurs facteurs risquent toutefois de conduire Washington à ralentir le départ de certaines unités: les avancées sur le terrain des talibans, le sort des Afghans qui ont coopéré avec les Etats-Unis et qui craignent aujourd'hui pour leur vie et la sécurité de l'aéroport de Kaboul, vital pour le maintien d'une présence diplomatique des Etats-Unis dans le pays.

Des dizaines de districts afghans sont tombés aux mains des talibans depuis début mai. Ces avancées militaires, qui paraissent avoir démoralisé une partie de l'armée afghane, pourraient conduire Washington à retarder le départ de certaines unités, a reconnu cette semaine à demi-mot le porte-parole du Pentagone John Kirby. Mais il a souligné que cela ne remettrait pas en cause la date-butoir du 11 septembre et prévenu que le soutien que l'armée américaine n'était pas éternel.(afp)