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"Au Liban, les jeunes veulent tourner la page de la corruption"

Geopolitis [RTS]
Liban, l’agonie / Géopolitis / 26 min. / le 13 septembre 2020
La déflagration qui a ravagé une partie de Beyrouth le 4 août n'est que la dernière tragédie qui touche le Liban. Le pays, en crise économique, financière et sanitaire, se cherche aussi un avenir politique.

L'explosion d'un stock de 2700 tonnes de nitrate d'ammonium dans le port de Beyrouth a détruit des quartiers entiers de la capitale, faisant près de 200 morts et disparus. Pour le chercheur franco-libanais Ziad Majed, professeur à l'Université américaine de Paris et invité de l'émission Géopolitis, les Libanais se sont mobilisés face à la catastrophe, mais aujourd'hui "ils ne veulent même plus parler de résilience, mais plutôt de résistance à une classe politique qu'ils accusent d'être à l'origine de tous leurs maux".

Le pays traverse une grave crise économique et financière: les banques sont en faillite, la dette publique atteint 170% du PIB et les prix flambent. La moitié de la population libanaise vit désormais sous le seuil de pauvreté. A partir d'octobre 2019, les manifestations de colère se sont succédé, rassemblant près de deux millions de Libanais. Après l'explosion, les manifestants se sont remobilisés. "La nouvelle génération ne peut plus tolérer que les choses recommencent comme si de rien n'était", explique Ziad Majed. "Les jeunes veulent un changement, un pays laïc, des institutions progressistes et surtout ils veulent tourner la page de la corruption et des corrompus qui depuis les années 90 ont vidé les caisses de l'État."

Un système confessionnel décrié

Au Liban, depuis l'indépendance, le pouvoir est réparti entre les différentes communautés religieuses en fonction de leur poids démographique. Le président doit être un chrétien maronite, le Premier ministre un musulman sunnite et le président du Parlement un musulman chiite. Ce système confessionnel a été réactualisé après la guerre civile qui a ravagé le pays entre 1975 et 1989. Mais il est accusé de favoriser la corruption et le clientélisme.

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"La majorité des représentants des communautés sont des anciens chefs de milices qui ont mené la guerre et qui ont préservé une mentalité de miliciens en se partageant non seulement le pouvoir politique, mais également l'administration publique, l'économie et les contrats", relève Ziad Majed. L'exemple le plus flagrant reste celui du puissant mouvement chiite Hezbollah, incontournable sur la scène politique libanaise. Lors des dernières élections législatives, en 2018, il avait remporté, avec ses alliés, la moitié des sièges au Parlement libanais. Souvent décrit comme un État dans l'État, le Hezbollah entretient une imposante milice armée qui a combattu en Syrie pour défendre le régime du président Assad et qui maintient la tension avec Israël sur la frontière au sud du Liban.

Un espoir de changement?

Face à la pression internationale et populaire, le gouvernement libanais a démissionné le 10 août. Un nouveau Premier ministre a été nommé dans la foulée. Mustapha Adib est un homme peu connu du grand public qui a été directeur de cabinet d'un ancien Premier ministre. Pour Ziad Majed, il ne peut pas répondre au besoin de renouvellement de la classe politique exprimé dans la rue. "Il ne faut pas avoir d'illusions. Avec cette classe politique, les choses ne vont pas changer et le pays ne va pas être sauvé. Il y a beaucoup de changements et de réformes à faire. Il y a un chantier qui ne pourra avoir lieu qu'avec le départ du président du Parlement et de tout le gouvernement."

Le mécontentement populaire n'est pas près de s'apaiser, alors que jeudi un important incendie s'est déclaré à Beyrouth. C'est encore une fois le port de la capitale qui est touché. Le sinistre aurait détruit des stocks d'aide alimentaire de la Croix-Rouge internationale, alors que de nombreux Libanais ont encore besoin d'une aide d'urgence plus d'un mois après l'explosion du 4 août.

Elsa Anghinolfi

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Le Liban, au coeur du jeu des puissances régionales et internationales

Petit pays multiconfessionnel, frontalier de la Syrie et d'Israël, le Liban est depuis des années le terrain où s'exerce l'influence de puissances régionales et de leurs alliés. Le Hezbollah chiite est au centre de ce jeu. Soutenu par l'Iran, il est aussi allié au gouvernement de Bachar al-Assad, en Syrie. En face, l'Arabie saoudite, proche des élites sunnites libanaises, tente de contrer l'influence de Téhéran dans la région.

Alliés de l'Arabie saoudite mais aussi d'Israël, les États-Unis ont imposé toute une série de sanction contre le Hezbollah, considéré comme une organisation terroriste. Mais la France, qui a administré le Liban à la sortie de la Première Guerre mondiale, a aussi gardé une certaine influence dans le pays.

Le président Emmanuel Macron a d'ailleurs fait deux fois le déplacement à Beyrouth depuis l'explosion du 4 août. "La France a un rôle important à jouer dans le sens où c'est un des rares acteurs qui arrive à parler à tous les Libanais et à tous leurs sponsors, notamment le Hezbollah, et son allié iranien", explique Ziad Majed.