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L'Ukraine a perdu 15 millions d'habitants en moins de trente ans

Des passants dans les rues de la capitale de l'Ukraine, Kiev, début janvier 2018. [AFP - Sergii Kharchenko / NurPhoto]
L'Ukraine a perdu 15 millions d'habitants en moins de trente ans / Tout un monde / 4 min. / le 10 février 2020
Le gouvernement ukrainien a publié les résultats d’un recensement électronique montrant que le pays aurait perdu 15 millions d’habitants en moins de trente ans. D'autres nations de l'Europe de l'Est souffrent aussi d'un recul démographique.

Quelque 37,3 millions de personnes vivent actuellement en Ukraine, selon une étude du gouvernement publiée à la fin janvier. Le choc est réel face au poids du symbole: l’Ukraine aurait perdu 15 millions d’habitants en moins de 30 ans (52 millions d'Ukrainiens étaient recensés en 1991, année de l'indépendance).

Une angoisse que les autorités tempèrent, notamment en raison du contexte de guerre non-déclarée avec la Russie: "C’est une estimation qui ne prend pas en compte les gens qui habitent en Crimée annexée par la Russie, soit deux millions, ni ceux qui vivent dans l’Est du pays occupé, trois millions, et les migrants qui sont partis travailler ailleurs, environ quatre millions pendant la décennie. L’indicateur le plus préoccupant, c’est que le taux de natalité est deux fois moindre que le taux de mortalité."

Il y aurait 20 millions de femmes pour 17 millions d'hommes en Ukraine. Exactement un dixième de la population vit dans la capitale, Kiev, qui se distingue comme l’une des plus grandes villes d’Europe.

Défi démographique

De manière générale, les pays d’Europe centrale et orientale font face à un défi démographique majeur. Selon les projections de l’ONU, les dix pays qui vont perdre le plus de population d’ici 2030 sont tous situés dans cette région: l'Estonie, la Lettonie, la Bulgarie ou la Moldavie sont concernées.

En Ukraine, la démographie est une préoccupation permanente, comme un marqueur du succès de l’indépendance que la république post-soviétique a obtenu en 1991. En 2019, la journaliste Olga Vasilevska Smaglouk faisait le point.

"'Tu n’es pas tout seul, nous sommes 52 millions!' Vous vous rappelez de ce que disait une fameuse publicité? Quand ils l’ont lancée, j’avais 8 ans. Aujourd’hui, j’en ai 33, mais nous ne sommes plus que 42 millions", déclarait-elle alors.

Préoccupation majeure

Si le chiffre de 37 millions est relativisé de quelques millions de personnes, il confirme un déclin démographique sur la durée. Il s'agit de l’une des préoccupations majeures du président Volodymyr Zelensky, un ancien acteur. Dans un des épisodes de la série "Le Serviteur du Peuple" où il incarnait un président malgré lui, on le voyait déjà dans une Ukraine désertée de ses habitants. Lui y restait seul.

Après son élection, dans le monde réel, en avril 2019, il avait tenté de conjurer la fatalité du déclin démographique en s’adressant aux Ukrainiens de l’étranger pendant son discours d’investiture: "Nous sommes 65 millions! Ne soyez pas surpris! Je m’adresse à tous les Ukrainiens de la planète. Nous avons besoin de vous!"

Mais encore faut-il traduire ce discours dans les actes et créer les conditions d'une communauté nationale transfrontalière. Volodymyr Zelensky dispose pratiquement de toutes les rênes du pouvoir depuis son élection. Il a initié un vaste programme de réformes structurelles, mais il est encore trop tôt pour dire si elles peuvent transformer le pays, afin que l'Ukraine retienne ses citoyens et les mette en confiance pour bâtir leurs carrières et leurs familles.

Sébastien Gobert/gma

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Méthode de recensement critiquée

Dans son étude, le gouvernement n’a recensé que les personnes présentes sur le territoire contrôlé par Kiev. Il a pour cela utilisé une méthode atypique, en passant un accord avec des opérateurs de téléphones portables pour savoir combien ils avaient d’abonnés, et en comparant aussi toutes sortes de registres publics, comme les listes de retraités. L'étude n’a pratiquement rien coûté au budget d’Etat.

Pour l’économiste Mykhaylo Koukhar, cette initiative remplace la procédure très lourde des recensements et l’envoi d’enquêteurs pour faire du porte-à-porte. "L’Ukraine pourrait devenir un pays pionnier pour conduire les recensements du 21ème siècle", estime-t-il.

La méthode fait néanmoins débat. Pour la sociologue renommée Iryna Bekeshkina, le gouvernement a juste choisi une solution de facilité qui n'apporte rien à la politique publique.

"Ce n’est pas un recensement, mais un simple décompte. Un recensement permet d’inclure de nombreuses questions sur le mode de vie des gens, leur profession, leur famille, leur langue maternelle, et ainsi de suite. Autant de données qui sont importantes pour planifier la politique publique, dont on ne dispose pas avec cette étude", souligne-t-elle.