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Quatre des neuf puissances nucléaires mondiales sous tension

La carte des puissances nucléaires est menaçante. Le journaliste de la RTS Steven Mossaz illustre ce constat par un didactique.
La carte des puissances nucléaires est menaçante. Le journaliste de la RTS Steven Mossaz illustre ce constat par un didactique. / 19h30 / 2 min. / le 28 février 2019
Echec de la rencontre entre Donald Trump et Kim Jong-un à Hanoï, recrudescence des tensions entre l'Inde et le Pakistan: les risques d'escalade entre les puissances nucléaires se sont intensifiés cette semaine.

La tension s'est brutalement aggravée mercredi entre l'Inde et le Pakistan, qui ont tous deux affirmé avoir abattu des avions du camp opposé, les deux puissances nucléaires répétant toutefois vouloir éviter "l'escalade".

Cette poussée de fièvre, qui s'est envenimée à la suite d'un attentat suicide au Cachemire indien le 14 février, vient de se détendre un peu avec un "geste de paix" manifesté ce jeudi par le Pakistan. Il offre une bouffée d'air à la communauté internationale, qui a multiplié les appels à la retenue.

>> Lire aussi : Le Pakistan fait "un geste de paix" pour apaiser les tensions avec l'Inde

Un facteur de risque et de dissuasion

Pour de nombreux spécialistes du conflit indo-pakistanais, cette crise semble particulièrement grave, en raison d'un palier symbolique qui a été franchi: c'est la première fois depuis la guerre de 1971 que des avions de combat des deux pays ont franchi la "ligne de contrôle" au Cachemire, soit une ligne de cessez-le-feu définie en 1949.

Le fait que ces deux puissances détiennent l'arme nucléaire serait un facteur de retenue et de risque à la fois. La logique de dissuasion voudrait que, lorsque deux Etats se dotent de l'arme nucléaire, la seule menace que cette dernière représente suffise à diminuer le risque de guerre majeure.

"Les Indiens savent qu'ils ne peuvent pas franchir le seuil nucléaire. Le facteur nucléaire réduit la possibilité pour l'Inde de mener des opérations d'envergure. C'est pour cela qu'elle s'est contentée finalement d'opérations aériennes", analysait jeudi le géopolitologue Alain Lamballe, dans l'émission Tout un monde.

>> L'interview du géopolitologue Alain Lamballe sur les tensions au Cachemire :

Des Pakistanais célèbre l'annonce des avions indiens abattus. [Reuters - Mohsin Raza]Reuters - Mohsin Raza
La tension s'aggrave entre l'Inde et le Pakistan: interview d'Alain Lamballe / Tout un monde / 6 min. / le 28 février 2019

A l'inverse, la possession de l'arme nucléaire peut aussi "encourager des initiatives malencontreuses", selon Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS): "On peut se sentir protégé à l'ombre de l'arsenal nucléaire", a-t-il affirmé dans une interview au site atlantico.fr.

Ce dernier souligne aussi le risque inhérent à toute crise: "la mauvaise interprétation de l'intention adverse à un moment donné, le déficit d'information, les accidents non prévus..."

Par le passé, le Pakistan avait déjà fait savoir qu'il n'hésiterait pas à employer l'arme nucléaire le premier si certains seuils étaient franchis. L'Inde, de son côté, a adopté le principe du "non-emploi en premier". Mais le gouvernement nationaliste au pouvoir pourrait se sentir contraint de réagir plus fortement dans un contexte de période préélectorale, a estimé Bruno Tertrais, jeudi dans Le Figaro.

Selon lui, il n'y a toutefois pas de risque immédiat de guerre nucléaire. Mais l'excès de confiance en soi serait dangereux et le risque d'escalade vers un conflit à grande échelle est loin d'être nul.

Le jeu de la poule mouillée

Pour Jean-Pierre Dupuy, auteur de "La guerre qui ne peut pas avoir lieu", le principe même de la dissuasion nucléaire "repose sur la folie que représenterait l'utilisation d'une arme capable de détruire l'humanité". Ce philosophe père du "catastrophisme éclairé", qu'il a théorisé en 2004, estime que la catastrophe nucléaire est certaine. Seule son échéance est indéterminée.

"Dans la théorie des jeux, la dissuasion nucléaire est modélisée comme un jeu de la "poule mouillée". Imaginez Donald Trump et Kim Jong-un roulant l'un vers l'autre à toute vitesse sur une route étroite. Si aucun ne s'écarte, la destruction mutuelle est assurée", écrit-il.

Sur ce front, l'actualité n'est pas non plus allée dans le sens de l'apaisement. Réunis à Hanoï, au Vietnam, pour un deuxième sommet visant à la dénucléarisation de la Corée du Nord, Kim Jong-un et Donald Trump se sont séparés brusquement ce jeudi, sans accord. D'autant que les déclarations respectives des deux leaders sur les raisons de cet échec se contredisent.

>> Lire sur ce sujet : Pyongyang contredit la version de Donald Trump sur l'échec du sommet

Prolifération des arsenaux

Qu'ils soient facteurs de risques ou de dissuasion, les arsenaux nucléaires prolifèrent dans le monde. Neuf pays détiennent une force de frappe nucléaire. Les Etats-Unis, la Russie, la France, le Royaume-Uni et la Chine sont membres du traité de non-prolifération nucléaire. L'Inde, le Pakistan, la Corée du Nord et Israël sont non signataires.

Depuis la fin de la Guerre froide, le stock mondial d'ogives nucléaires s'est considérablement réduit: 70'000 ogives en 1987, 14'500 ogives actuellement, détenues à 92% par la Russie et les Etats-Unis, selon le Stockholm international peace research institute (Sipri). Le stock est presque 5 fois inférieur, mais la majorité de ces armes sont 10 fois plus puissantes que celles utilisées à Hiroshima et Nagasaki.

Ces dernières années, des programmes et des armements toujours plus perfectionnés remettent l’arme nucléaire au centre des préoccupations militaires. Russes, Américains, Français et Britanniques renouvellent et modernisent leurs arsenaux. La Chine développe une force de frappe proportionnelle à ses ambitions planétaires.

Parallèlement, en annonçant leur retrait du traité sur les missiles à portée intermédiaire (FNI), les Etats-Unis et la Russie ouvrent la porte à une nouvelle course aux armements. "La raison invoquée par les deux puissances est que nous sommes sortis de la Guerre froide et que nous sommes passés d'un contexte de bipolarité à un contexte de multipolarité", expliquait dimanche Grégoire Mallard, dans l'émission Géopolitis. C'est un message adressé notamment à la Chine, non signataire du traité, qui développe ses propres missiles de moyenne portée.

Voté en Assemblée générale des Nations unies, le traité d'interdiction des armes nucléaires a obtenu l'adhésion de 122 pays en juillet 2017, mais pas celle des neuf puissances nucléaires.

>> Relire : "La Corée du Nord n'abandonnera pas aux Etats-Unis son arsenal nucléaire"

Feriel Mestiri et Mélanie Ohayon

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