Modifié le 15 décembre 2018 à 12:17

"Un jour, le président Assad n'échappera plus à la justice"

Geopolitis
Carla Del Ponte, crimes impunis Geopolitis / 24 min. / le 16 décembre 2018
Elle a fait condamner des criminels de guerre d'ex-Yougoslavie et du Rwanda. L'ancienne procureure Carla Del Ponte espère que le tour du président syrien Bachar al-Assad viendra.

"Des preuves j'en ai", assure Carla Del Ponte, "et j'aimerais bien être procureure à ce moment-là". Dans l'émission Géopolitis, l'ancienne procureure du Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie brûle de voir un jour le président syrien Bachar al-Assad traduit devant une cour de justice: "Ça devrait être le cas, absolument! (...) Si j'étais procureure, je pourrais le faire inculper pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité".

Enquêtrice durant cinq ans sur les exactions en Syrie, la Tessinoise ne cache pas sa frustration et sa colère. Membre de la commission onusienne, elle claque la porte de l'organisation en été 2017. Rapport après rapport, Carla Del Ponte s'indigne de l'inaction du Conseil de sécurité des Nations unies. Bloqué notamment en raison des vetos systématiques de la Russie - à 12 reprises depuis le début du conflit.

"Assez vite, j'ai senti que cela n'aboutirait pas. J'ai vu ce manque de volonté politique. Mais je suis restée encore quelques années, parce que je suis optimiste par nature. J'ai dit à mes collègues commissaires, il faut qu'on abandonne, en signe de protestation. Ils n'ont pas voulu, alors je l'ai fait toute seule", raconte-t-elle.

Une violence extrême

Carla Del Ponte a dédié toute sa vie à la lutte contre l'impunité des puissants. Pour elle, cette fin de carrière a un goût amer. L'ex-magistrate reste profondément marquée par la manière dont la violence est utilisée en Syrie. "Je n'ai jamais vu ça dans l'histoire", précise-t-elle. "La torture est employée pour garder en vie les prisonniers le plus longtemps possible avant la mort."

Près de 8 ans de guerre ont fait plus de 360'000 tués, selon l'Observatoire syrien des droits de l'homme. On dénombre aussi plus de 5 millions d'émigrés et 6,2 millions de déplacés internes, selon l'ONU. Soit plus de la moitié de la population du pays.

Carla Del Ponte, en mars 2017 aux Nations Unies à Genève.

Il y a une impunité totale en Syrie.

Carla Del Ponte

Carla Del Ponte a aussi enquêté sur l'usage des gaz chimiques. "Au moins, 27 épisodes", précise-t-elle, "même du gaz sarin, et pas seulement du côté du régime". "Tout cela est documenté, mais malheureusement, personne ne peut faire d'enquête approfondie et déterminer qui sont les coupables."

Le régime de Damas a toujours démenti avoir ordonné des attaques chimiques contre sa population. Une preuve incrimine-t-elle directement le président Assad? "Non, cette preuve n'existe pas", regrette Carla Del Ponte, "mais le président Assad en est le responsable, étant le grand chef des institutions qui ont utilisé du gaz chimique."

Celle qui a mené le premier chef d'Etat devant la Cour de La Haye - l'ancien président serbe Slobodan Milosevic en 2002 - reste sur ce sentiment d'inachevé. "Il y a une impunité totale en Syrie. Aucune volonté politique de savoir qui sont les responsables", déplore Carla Del Ponte.

"C'est une période tragique pour le droit humanitaire, mais je pense que ça va changer. Sinon les victimes restent sur ce besoin de justice, c'est très important", conclut-elle.

Mélanie Ohayon

Publié le 15 décembre 2018 à 09:30 - Modifié le 15 décembre 2018 à 12:17