Modifié le 22 février 2016 à 21:16

Le financement participatif de projets prend de l'ampleur en Suisse

Le financement participatif a le vent en poupe!
Le financement participatif a le vent en poupe! [RTS]
Les campagnes invitant le grand public et les entreprises à participer au financement d'un projet fleurissent. TTC s'est penché sur le phénomène du crowdfunding, qui prend de l'importance en Suisse.

En 2014, 15,8 millions de francs, pour 1078 campagnes, ont été récoltés par l'intermédiaire du financement participatif (crowdfunding) en Suisse, principalement par le biais de plateformes en ligne, selon les derniers chiffres de l'Université de Lucerne. Cela représente une hausse de 36% par rapport à 2013.

Pour 2015, cette statistique n'est pas encore disponible, mais les valeurs devraient avoir doublé, assure Vincent Pignon, président de la Swiss Crowdfunding Association et adjoint scientifique à la Haute école de gestion de Genève, interrogé par la RTS. Tour d'horizon des perspectives du secteur en Suisse.

RTSinfo: Le secteur du financement participatif prend de l'ampleur en Suisse, mais l'évolution y est encore timide par rapport aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni. Pourquoi ce retard?

Vincent Pignon: Le crowdfunding connaît une croissance à presque trois chiffres tous les ans en Suisse, mais qui reste moins rapide qu'ailleurs. La principale raison est qu'il n'y a pas de réglementations spécifique. C'est donc la réglementation bancaire qui s'applique, et qui limite à 20 le nombre d'investisseurs pour une entreprise sans avoir besoin d'une licence bancaire.

Mais la Swiss Crowdfunding Association mène des discussions avec la FINMA et la semaine dernière, nous avons obtenu une proposition de directive. Cela devrait permettre de booster le marché.

Est-ce aussi lié à une différence culturelle?

Non, c'est plutôt un problème d'offre et de confiance dans le schéma actuel. Si l'on prend par exemple le leader du marché, Kickstarter, il permet d'accéder à des projets en Suisse, mais en passant par sa plateforme américaine, en versant l'argent sur un compte américain... On n'est pas naturellement à l'aise avec cela.

Cela dit, il y a de plus en plus de plateformes en Suisse, mais nettement moins que dans d'autres pays, là aussi pour des raisons de réglementation. Il faut soit un mandat juridique avec d'importants frais d'avocats, soit un partenaire bancaire très robuste. Mais la situation est en train d'évoluer: la Banque cantonale de Bâle-Ville est par exemple la première banque à avoir lancé sa plateforme en 2015.

Des plateformes réservées aux "gros investisseurs", comme Raizers et sa mise de départ à 1000 francs, apparaissent. Le secteur est-il en train de se professionnaliser?

Les professionnels s'intéressent de plus en plus au secteur, c'est la tendance mondiale. Des caisses de pension, des banques, voire même des Etats comme l'Angleterre, commencent à investir dans des projets, permettant ainsi de lever des sommes plus importantes.

Une caisse de pension en Suisse, par exemple, est confrontée à des taux négatifs. Le crowdfunding lui permet alors d'avoir un rendement correct.

Le crowdfunding pourra-t-il, à terme, remplacer les banques?

Les plateformes et les banques ont plutôt tendance à collaborer. Dans l'immobilier par exemple, le crowdfunding permet de lancer des campagnes pour des "quasi fonds propres" afin de financer l'hypothèque d'un appartement ou d'une maison. Cela correspond à 30 ou 40% d'apport initial, puis les banques financent le reste. Le fait que le projet soit soutenu par la foule est une sorte de validation auprès de l'établissement bancaire.

Peut-on se financer uniquement par ce biais? N'est-ce pas plutôt une garantie pour vaincre les réticences d'autres investisseurs?

Il faut comprendre que le financement participatif se divise en trois catégories très distinctes.

Dans la première, qui comprend les dons traditionnels, par exemple pour des projets humanitaires, et les précommandes d'un produit, on peut sans problème financer un projet à 100%. Ce type de financement représente environ 43% des campagnes en Suisse.

En revanche, l'ouverture au grand public du capital d'une PME ou d'une start-up ("equity") ou le prêt participatif à des particuliers ou des entrepreneurs sont souvent combinés avec des solutions bancaires ou de professionnels.

L'entreprise Czapek, que l'on voit dans TTC, a reçu une partie des 1,6 millions levés par des "business angels", complétés par sa campagne sur la plateforme Raizers. 

De manière générale, la fiabilité du crowdfunding auprès des investisseurs se base sur sa transparence.

Le crowdfunding, c'est un placement qui rapporte ?

Là encore, cela dépend de la catégorie. Par exemple, la précommande ne rapporte rien, à part peut-être de payer un peu moins cher son produit, sachant qu'il y a aussi le risque de ne jamais être livré s'il y a un problème dans la fabrication ou la distribution. On investit plutôt par passion.

Dans la catégorie "equity", si la start-up dont j'ai acheté des actions fait faillite dans un an, j'ai tout perdu. En revanche, si l'entreprise se valorise, on peut avoir un retour sur investissement assez important.

Quel est le risque de ne pas revoir sa mise de départ ?

Il y a un risque d'échec plus ou moins important selon les plateformes. Sur Kickstarter, la plus connue, par exemple, le taux de réussite n'est que de 30 à 40% car il n'y a pas de sélection à l'entrée et chacun peut proposer son projet comme il l'entend. Son équivalent suisse, We make it, en est à 73-75% de réussite car les meneurs de projets sont accompagnés.

Quant à l'ouverture de capital, elle était jusqu'à présent réservée à des investisseurs professionnels. Actuellement, tout le monde peut mettre 5000 francs sur une entreprise via le crowdfunding, mais il faut que la personne soit consciente qu'elle peut aussi perdre son argent. Nous travaillons avec la FINMA afin qu'un cadre réglementaire sécurise un maximum le contexte.

Peut-on soumettre n'importe quel type de produit ou de projet à une campagne de financement participatif?

Oui, pour autant que les projets soient concrets et compréhensibles par la foule, à l'image de la marque de montres ou de la boulangerie présentés dans TTC. Cela sera beaucoup plus compliqué de financer une pièce pour un moteur de fusée, par exemple. Il faut avoir la capacité d'expliquer son projet simplement, afin que le grand public s'y reconnaisse. Ainsi, selon des analyses menées sur Kickstarter, la présence d'une vidéo explicative permet de doubler les financements.

>> Retrouver des témoignages dans le reportage de TTC:

Crowdfunding
TTC - Publié le 22 février 2016
 

Propos recueillis par Jessica Vial

Sujet TTC: Corinne Portier

Publié le 22 février 2016 à 19:40 - Modifié le 22 février 2016 à 21:16

Deux modèles de crowdfunding dans TTC

La boulangerie d'Eric Emmery
L'installation de sa boulangerie dans de nouveaux locaux a coûté 2 millions de francs en machines et aménagements à Eric Emmery. Avec 100'000 francs de fonds propres, aucune banque ne voulait prêter au boulanger, qui a sollicité ses clients avec l'objectif de récolter 200'000 francs, mais le résultat a dépassé ses espérances: son système "artisanal" lui a actuellement rapporté 1'555'000 francs de prêts participatifs. Ainsi, depuis 2011, sans aucun conseil juridique, comptable ou bancaire, Eric Emmery gère son million et demi d'emprunts au sous-sol de son magasin.

La marque de montres Czapek, relancée à Genève avec un esprit de start-up, 150 ans après sa disparition à Paris, a récolté 1,1 million de francs placés par 82 investisseurs sur la plateforme de crowdfunding Raizers, qui demande une mise de départ de 1000 francs. En offrant aux investisseurs une réduction de 40% sur la première montre, l'entreprise a déjà trouvé ses clients, sans dépenser un centime en publicité.