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Le minage de Bitcoin a-t-il encore un avenir au Kazakhstan?

Des fermes de minage au Kazakhstan. [RTS]
Des fermes de minage au Kazakhstan. - [RTS]
Dans un contexte de crise énergétique, de corruption et de baisse de la valeur du marché des cryptomonnaies, le Kazakhstan n'est plus la deuxième puissance mondiale en termes de minage de Bitcoin, la plus célèbre des monnaies numériques. Mais les acteurs de ce secteur dans cet immense pays d'Asie centrale n'ont pas renoncé à défendre leur activité.

2021, l'exode des mineurs chinois vers le Kazakhstan

Au printemps 2021, les autorités chinoises décident d'interdire le minage de cryptomonnaies. Les machines de minages chinoises sont exportées en masse vers les pays où les conditions sont propices à cette activité, c'est-à-dire là où l'électricité n'est pas chère et disponible et où le cadre légal et fiscal encadrant l'activité est favorable ou inexistant.

Jusqu'à cette date, la Chine était jusqu'alors largement en tête dans le classement mondial de la puissance de minage de Bitcoin.

Ainsi, de nombreux pays ont profité de cette exportation massive de matériel de minage, des ordinateurs optimisés pour cette tâche, dont la puissance de calcul est dédiée à la validation des transactions effectuées sur le réseau Bitcoin, la blockchain.

Cette activité peut être très lucrative. Une société qui exploite ces machines de minage est payée par le réseau pour sa puissance de calcul. En résumé, le minage est le processus qui permet de valider les transactions en Bitcoin. En retour, le mineur reçoit une commission, en Bitcoin.

C'est dans ce contexte que plusieurs immenses complexes de minage sortent de terre au Kazakhstan, qui ne dispose pas à ce moment-là d'une législation précise encadrant l'activité et où l'électricité est bon marché. L'essor de cette industrie au Kazakhstan se produit également à un moment où le marché des cryptomonnaies est en plein "bull run", un anglicisme qui désigne une phase fortement haussière d'un marché financier. Point ultime de cette frénésie, la valeur du Bitcoin atteint les 67'000 dollars le 19 octobre 2021. Cette poussée de la valeur des cryptomonnaies est le catalyseur ultime de l'industrie du minage au Kazakhstan.

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Un des plus grands complexes de minage au monde est implanté à Ekibastouz, à 200 kilomètres à l'est de la capitale, Astana. La société Enegix exploite un site qui abrite 50'000 machines de minage en périphérie de cette ville de 150'000 habitants. Ironie de l'histoire, Ekibastouz est la capitale du charbon kazakh. C'est là qu'est exploitée la plus grande mine de charbon du pays.

Installé dans l'immensité des steppes, le site est en activité permanente. Les machines minent du Bitcoin 24h/24, 7 jours sur 7 dans un vacarme de ventilation. Le minage de Bitcoin est extrêmement gourmand en énergie. Le site d'Ekibastouz consomme 80MW d'électricité, c'est l'équivalent de la consommation électrique de la ville de Genève.

Ce site peut à lui seul générer entre 100 et 300 millions de dollars annuels selon la valeur du Bitcoin sur le marché.

En 2021, l'activité du site est permanente.

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2022 : coup de froid sur l'industrie du minage

Les ordinateurs de minage de bitcoin dans une ferme kazakhe. [RTS]

L'essor de l'activité s'est fait de manière incontrôlée. Alors que de grandes sociétés kazakhes ou internationales ouvraient d'immenses complexes de minage avec l'accord ou le soutien des autorités, des dizaines de sites plus modestes ouvraient aux quatre coins du pays de manière complètement anarchique, en utilisant d'énormes quantités d'électricité sur le réseau domestique. On les appelle les mineurs "gris" qui opèrent de manière non déclarée.

Le réseau électrique est dans un très mauvais état. Quelque 80% de l'énergie produite dans le pays provient de centrales à charbon construites à l'époque soviétique. Des centrales souvent gérées par des sociétés privées rongées par des affaires de corruption et qui n'ont fait qu'un minimum d'entretien sur les installations.

L'essor de l'industrie du minage de Bitcoin révèle la fragilité de ces infrastructures et de leur gestion.

Des black-out se produisent dans plusieurs régions du pays au début de l'année 2022 et conduisent les autorités kazakhes à limiter l'approvisionnement des mineurs.

À la même période, l'inflation des prix du gaz et de l'électricité provoque une vague de contestation dans tout le pays. Mouvements d'opposition et mécontents manifestent dans une crise quasi-insurrectionnelle. À Almaty, plus grande ville du pays, la situation dégénère et le président Kassym Tokayev fait intervenir l'armée avec le soutien de militaires russes (les deux pays sont signataires depuis 1992 de l'Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) qui garantit une entraide militaire mutuelle).

Au mois de janvier, le mouvement de protestation est réprimé par la force: l'armée ouvre le feu sur les manifestants à Almaty et des centaines de personnes sont arrêtées et mises en prison dans tout le pays. Le bilan estimé est de 300 morts.

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En 2022, le marché des cryptomonnaies sort brutalement de sa phase haussière.

Une centrale à charbon au Kazakhstan. [RTS]

Les incertitudes économiques et financières mondiales contribuent à ce reflux, les bouleversements provoqués par la guerre en Ukraine alimentent la spirale baissière sur tous les marchés financiers. De 67'000 dollars au mois d'octobre 2021, le Bitcoin chute en plusieurs étapes à 15'500 dollars au mois de novembre 2022.

L'effet combiné d'une électricité devenue rare et d'un prix très bas du Bitcoin plombe l'industrie du minage kazakh. Les grands complexes autorisés par les autorités, comme celui de la société Enegix dans la ville d'Ekibastouz, ne tournent plus qu'au ralenti, voire restent à l'arrêt dans l'attente de conditions favorables.

À Ekibastouz, on ne fait tourner les machines de minage que la nuit, quand l'électricité est la moins chère, et l'électricité est importée depuis la Russie voisine.

Le Kazakhstan perd sa deuxième place au classement mondial en termes de puissance de minage. Selon le président de l'association des mineurs de bitcoin kazakh, le pays ne serait plus qu'à la 7e position.

Le Kazakhstan a-t-il manqué l'occasion de devenir une superpuissance du Bitcoin?

La situation actuelle pourrait en effet le laisser penser.

Les autorités kazakhs, en collaboration avec l'industrie du minage et l'association des mineurs de Bitcoin, ont adopté une loi générale encadrant l'activité du minage et plus largement des cryptomonnaies.

Les règles sont désormais claires et leur objectif, en plus de reprendre le contrôle d'un développement anarchique, est de rassurer les investisseurs.

Le cadre fiscal est fixé par cette loi qui prévoit également de limiter l'activité aux sociétés qui obtiennent un droit d'exploitation. Le but étant de rationaliser les besoins en électricité pour éviter de provoquer de nouveaux black-out. A ce titre, la loi prévoit également de poursuivre activement et d'interrompre l'activité des mineurs gris.

Seul bémol à ce nouveau paquet législatif, la corruption gangrène toujours les rouages administratifs et économiques du Kazakhstan. Beaucoup d'incertitudes demeurent quant à la manière dont ces lois seront appliquées et de nombreuses compagnies actives dans le domaine du minage ont déjà quitté le pays, en général vers la Russie voisine.

Et il y a la question des infrastructures électriques du pays. Selon le président de l'association des mineurs de Bitcoin kazakh, les autorités ont un plan précis pour mettre à jour les centrales existantes et en construire de nouvelles, car toute l'économie en dépend et pas seulement l'industrie du minage. Les sociétés de minage pourraient même être un avantage pour attirer des investissements dans le secteur de l'industrie car elles garantissent à ces centrales d'avoir des clients solvables et qui ont des besoins électriques constants pouvant servir de marge d'ajustement pour adapter la production électrique à la demande.

Enfin, le prix des cryptomonnaies, certes encore loin des valeurs records atteintes en 2021, est sur un chemin légèrement haussier et devrait retrouver un seuil qui permet aux mineurs que leur activité soit rentable.

Selon le président de l'association des mineurs de Bitcoin kazakh, l'activité est dans sa phase "d'adaptation" et tout devrait être prêt pour que le Kazakhstan aborde la prochaine phase haussière du marché crypto dans les meilleures conditions.

Marc Gagliardone

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