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Un an après l'assassinat de la journaliste maltaise, l'enquête piétine

Il y a un an, la journaliste maltaise Daphné Caruana Galizia, spécialisée dans les affaires de corruption, mourrait dans l'explosion de sa voiture piégée. [Jonatahn Borg - keystone/AP Photo]
Le fils de la journaliste maltaise assassinée tente de faire avancer l'enquête un an après / Tout un monde / 6 min. / le 6 novembre 2018
La journaliste maltaise Daphné Caruana qui dénonçait des affaires de corruption a été tuée par une voiture piégée il y a un an. Son fils témoigne de la difficulté de retrouver les commanditaires de l'assassinat.

"Il y a des escrocs partout. La situation est désespérée...". Quelques minutes après avoir écrit ces mots sur son blog, la journaliste maltaise Daphné Caruana Galizia, spécialisée dans les affaires de corruption, mourrait dans l'explosion de sa voiture piégée. C'était il y a un peu plus d'un an.A ce jour, plusieurs exécutants présumés ont été arrêtés mais on ignore toujours qui a commandité l'assassinat.

Le fils aîné de la journaliste, Matthew Caruana Galizia, lui aussi journaliste, se dédie désormais entièrement au dossier de sa mère pour tenter de faire bouger les choses. Il témoigne dans l'émission de la RTS Tout un monde.

"Ma mère a été assassinée à cause de ses enquêtes"

"On est toujours au niveau des criminels "communs", ceux qui ont juste reçu de l'argent pour exécuter ma mère", explique Matthew Caruana Galizia. "La police est coincée à ce niveau. Ils ne s'attaquent pas au problème de la corruption ou à celui des organisations criminelles qui sont mêlées à la politique à Malte. (...) C'est clair pour tout le monde que ma mère a été assassinée à cause de ses enquêtes, mais la police et le procureur font comme si rien de tout cela n'était arrivé."

Et le journaliste de s'interroger: "Est-ce qu'ils font ça par naïveté? Pour protéger les politiciens? Pour préserver le système d'impunité? On ne sait pas… Je soupçonne que c'est une combinaison des deux. D'un côté, ils sont effrayés et de l'autre, ils protègent les politiciens."

Le gouvernement en cause

Pour Matthew Caruana Galizia, le gouvernement maltais est en cause et il est même complice: "Il a mis en place les conditions pour l'assassinat de ma mère. Ils ont été complices dans les attaques, les intimidations et dans le harcèlement. Ils ont protégé les gens qui l'ont harcelée, intimidée, les gens qui l'ont attaquée, même physiquement… ils ont protégé les politiciens sur lesquels elle a enquêté. Ils sont à 100% coupables, je n'ai aucun doute là-dessus."

Des ONG spécialisées pour la protection des journalistes comme Reporters sans frontière, soutiennent l'appel de la famille de Daphné Caruana Galizia pour l'ouverture d'une enquête publique.

Un pays divisé et l'Union européenne absente

"Les gens ont peur, ils sont traumatisés. Le pays est détruit, divisé", pointe Matthew Caruana Galizia. "On a l'impression d'être complètement submergés par le crime et la corruption. Les gens n'ont plus l'impression de vivre dans une société normale. L'Etat démocratique déclinait déjà avant que ma mère ne soit assassinée. (...) Les pays qui rejoignent l'Union sont censés progresser, alors que nous, nous reculons dans le chaos."

L'absence de réaction concrète de la part de l'Union européenne est aussi dénoncée: "Le Parlement européen a fait des déclarations, La Commission européenne a lancé des appels pour trouver les gens qui ont commandité cet assassinat. Mais à part ces déclarations, ils n'ont rien fait."

Propos recueillis par Ariane Hasler

Adaptation web: Eric Butticaz

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28 médias ont repris les enquêtes de Daphné Caruana Galizia

Si l'enquête officielle piétine, l'enquête médiatique, elle, avance. En l'occurrence, 28 médias, membres des Forbidden Stories, groupe de journalistes d'investigation qui poursuit les enquêtes d’autres journalistes tués ou emprisonnés, ont repris et poursuivi les enquêtes de Daphné Caruana Galizia.

En avril, ils ont sorti une première affaire issue de ses documents, celle des fameux passeport maltais payés à prix d'or, un million d'euros pour obtenir la nationalité. Normalement, il faut attendre un an mais les autorités apparaissent très souples sur ces délais. Un passeport qui offre quelques avantages fiscaux, mais aussi une porte d'entrée vers l'Europe.

Les Forbidden Stories essaient aussi d'avancer sur les raisons du meurtre de la journaliste. Ils ont trouvé un lien avec le monde politique en la personne du ministre de l'Economie, régulièrement mis en cause dans les articles de Daphné Caruana Galizia et que plusieurs témoins disent avoir vu avec au moins l'un des trois hommes accusés du meurtre. Lequel ministre est par ailleurs un proche du Premier ministre. A ce jour, il n'a toujours pas été entendu par les enquêteurs.

"L'Union européenne n'a pas à se substituer à ses Etats membres"

L'eurodéputé luxembourgeois Frank Engel, membre de la Commission des libertés civiles, de la justice et des affaires intérieures rappelle que l'Union européenne n'a pas à se substituer à ses Etats membres ni à leur système judiciaire. "Nous ne sommes pas dans une position où nous pourrions faire ce que la justice maltaise semble incapable de faire", souligne-t-il, même s'il déplore ce qu'est devenu Malte. "Seules les autorités judiciaires peuvent chercher les commanditaires du meurtre de cette journaliste. L'Union européenne n'y peut rien."

>> Ecouter l'interview de Frank Engel dans Tout un monde:
Frank Engel, eurodéputé luxembourgeois. [www.frankengel.lu]www.frankengel.lu
Un an après l'assassinat de la journaliste maltaise: interview de Frank Engel / Tout un monde / 8 min. / le 6 novembre 2018