Modifié le 24 juin 2018 à 09:13

Les récits de la détresse d'enfants de migrants créent l'émoi aux Etats-Unis

Plus de 2000 enfants ont été séparés de leurs parents depuis l'entrée en vigueur en avril de la politique de "tolérance zéro" en matière d'immigration illégale aux Etats-Unis. Ces jours, plusieurs témoignages ont ému dans le pays.

"Les sanglots désespérés de dix enfants d'Amérique centrale, séparés de leurs parents (...) à la frontière, sont déchirants à écouter. Beaucoup d'entre eux pleurent tellement qu'ils peuvent à peine respirer. Ils hurlent 'Mami' et 'Papa' encore et encore, comme s'il s'agissait des seuls mots qu'ils connaissaient."

"La voix baryton d'un agent de la police aux frontières tonne par-dessus les pleurs et plaisante: 'Et bien, c'est un concert ici! Il ne manque plus qu'un chef d'orchestre.'"

L'enregistrement qui choque l'Amérique
L'actu en vidéo - Publié le 19 juin 2018

C'est ainsi que le site américain d'investigation ProPublica introduit, dans un article publié lundi, un enregistrement de pleurs d'enfants qui aurait été obtenu la semaine passée dans l'un des centres de rétention où s'opère le "tri" des immigrants clandestins arrêtés à la frontière américano-mexicaine.

>> Lire: Le débat sur les séparations d'enfants de migrants s'envenime aux Etats-Unis

La polémique dépasse les clivages partisans

Depuis l'entrée en vigueur, fin avril aux Etats-Unis, de la politique de "tolérance zéro" voulue et assumée par l'administration Trump (voir encadrés), au moins 2000 enfants ont été séparés de leurs parents. Plus d'une centaine d'entre eux sont âgés de moins de quatre ans, selon ProPublica.

Cette stratégie qui vise à décourager les candidats à l'immigration illégale a suscité la controverse dès les premiers jours de sa mise en application. Mais la diffusion récente de plusieurs documents, reportages et témoignages émanant du terrain, à l'exemple de cet enregistrement, ont alerté sur la détresse des familles et créé une vague d'émotion dans le pays.

La polémique dépasse aujourd'hui les clivages partisans, et certains sympathisants républicains n'hésitent plus à se désolidariser publiquement de la position du gouvernement.

>>Lire: Des élus américains indignés réagissent aux détentions d'enfants

"Des grillages comme dans les chenils"

Images de l'intérieur du centre de rétention de McAllen au Texas.
Images de l'intérieur du centre de rétention de McAllen au Texas. [US Customs and Border Protection - AFP]

Dimanche, plusieurs organes de presse se sont vu accorder une brève visite au centre de rétention de McAllen, au Texas, considéré comme l'épicentre de la politique de "tolérance zéro".

Il a été interdit aux journalistes de filmer, tout comme de parler aux enfants. Toutefois, la Border Patrol - l'instance chargée du contrôle aux frontières - a rendu publiques dans la foulée ses propres images, dont les grands médias se sont emparés.

Le centre de rétention de McAllen, au Texas, est considéré comme l'épicentre de cette politique de "tolérance zéro".
Le centre de rétention de McAllen, au Texas, est considéré comme l'épicentre de cette politique de "tolérance zéro". [US Customs and Border Protection - AFP]

Tous décrivent les mêmes scènes, et usent des mêmes métaphores: "des centaines de jeunes migrants retenus derrière des grillages, du type de ceux que l'on retrouve dans les chenils", écrit NBC News. "Des enfants drapés de couvertures de survie assis ensemble dans des cages", dénonce Time.

Les images du centre de rétention de McAllen fournies par le contrôle aux frontières montrent des enfants drapés de couvertures de survie.
Les images du centre de rétention de McAllen fournies par le contrôle aux frontières montrent des enfants drapés de couvertures de survie. [US Customs and Border Protection - AFP]

"A l'exception de quelques bouteilles d'eau et paquets de chips, les cages sont dépouillées, sans livres ni jouets. (...) Les néons ne s'éteignent jamais. (...) Les détenus arrivent 24 heures sur 24 (...). Seuls quatre travailleurs sociaux sont présents sur place", raconte encore The Nation.

"Je les ai suppliés de ne pas prendre mon fils"

Les histoires de ces familles disloquées se fraient progressivement un chemin dans les pages des grands journaux. Il y est question de fuir la violence, notamment celle des gangs. La plupart de ces exilés souhaitaient demander l'asile et ignoraient que la "tolérance zéro" les en empêcherait.

Le New York Times a ainsi relaté dimanche l'histoire d'une femme séparée de son fils de 8 ans à la frontière par les autorités américaines. Elle a été renvoyée vers son pays d'origine, le Guatemala, sans son enfant.

"Je les ai suppliés de ne pas (...) prendre mon fils", raconte-t-elle au journal. "Environ une heure plus tard, le nom de son fils a été appelé. Les deux se sont levés, et Anthony a été emmené sous les protestations de sa mère", raconte l'article.

D'après le quotidien new-yorkais, des avocats spécialisés ont rapporté "plusieurs cas" de parents expulsés sans leurs enfants, bien que les autorités affirment que cela ne devrait pas se produire. Une fois ces parents renvoyés dans leur pays, les avocats redoutent qu'ils ne parviennent pas à retrouver leurs enfants.

Les pédiatres alertent sur les risques pour la santé des enfants

Il y a quelques jours, la photo d'une petite fille hondurienne de deux ans en pleurs alors qu'un agent de l'immigration arrête sa mère, prise aux abords du Rio Grande par le photographe primé John Moore, est devenue virale. Le cliché fait désormais figure d'emblème mondial du sort de ces enfants.

Une petite fille de deux ans venue du Honduras pleure après que sa maman a été interpellée par une patrouille à la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis.
Une petite fille de deux ans venue du Honduras pleure après que sa maman a été interpellée par une patrouille à la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis. [John Moore - Getty Images/AFP]

Certains spécialistes redoutent aujourd'hui que les séparations forcées ne les traumatisent durablement. Arguant que "ce type d'expérience extrêmement stressante peut perturber la construction de l'architecture cérébrale des enfants", l'Académie de pédiatrie américaine (AAP) a d'ailleurs elle aussi pris position vendredi contre cette politique.

Pauline Turuban

Publié le 19 juin 2018 à 18:21 - Modifié le 24 juin 2018 à 09:13

"Nous faisons ce qu'il convient de faire", assure Jeff Sessions

Cette politique de "tolérance zéro" en matière d'immigration a été annoncée et est portée depuis par le ministre de la Justice (Attorney General) Jeff Sessions. En substance, elle signifie que toutes les personnes interpellées en situation irrégulière sur le territoire américain, y compris celles qui comptaient demander l'asile, seront poursuivies pénalement.

Les migrants entrés avec des enfants risquent même d'être considérés par la justice comme des passeurs, explique un article de The Intercept. Une fois appréhendés à leur entrée sur le territoire des Etats-Unis, ils sont incarcérés dans des prisons fédérales, ce qui implique une séparation des parents et de leurs enfants.

Le département de Sécurité intérieure assure toutefois que les nourrissons ne sont pas séparés de leurs parents, mais ne précise pas à partir de quel âge les enfants sont laissés seuls.

Cette politique de sévérité absolue, qui n'était pas pratiquée sous les présidences Bush et Obama, est jugée nécessaire par les représentants de l'actuel gouvernement. "Nous faisons ce qu'il convient de faire. Nous prenons soin de ces enfants, ils ne sont pas soumis à des abus", a affirmé Jeff Sessions lundi soir sur la chaîne télévisée Fox.

Donald Trump réplique vertement aux critiques

Face aux critiques qui se font de plus en plus virulentes, Donald Trump n'a à ce stade montré aucun signe de fléchissement. "Les Etats-Unis ne seront pas un camp de migrants", a redit le président américain lundi à la Maison Blanche. "Et ils ne seront pas non plus un centre d'accueil pour réfugiés - non! Regardez ce qui se passe en Europe, regardez ce qui se passe ailleurs - nous ne pouvons pas permettre ça aux Etats-Unis, pas tant que je serai là", a-t-il dit.

Alors que les démocrates accusent le président de prendre en otage des enfants pour faire adopter le financement du mur à la frontière, Donald Trump impute à ses opposants la responsabilité de la crise.

"Les démocrates, ce sont eux le problème. Ils se moquent de la criminalité et veulent que des migrants illégaux, aussi mauvais soient-ils, envahissent notre pays. Ils n'arrivent pas à faire voter leurs politiques désastreuses, donc ils voient (ces migrants) comme des électeurs potentiels!", a-t-il twitté mardi.




Lundi, Donald Trump a estimé sur Twitter que les migrants étaient responsables de la hausse de la criminalité en Europe et d'un changement violent de la culture européenne. Il a aussi affirmé que "les enfants sont utilisés par certains des pires criminels du monde dans le but d'entrer (aux Etats-Unis)".




Le président américain doit rencontrer mardi soir au Capitole des élus républicains avant les votes prévus cette semaine au Congrès sur la politique migratoire. Certains élus républicains souhaitent que la législation soit assouplie pour limiter, voire mettre un terme aux séparations familiales.