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Missiles, énergie, banque, les nébuleux intérêts d'une ex-commissaire de l'UE

Neelie Kroes, alors commissaire européenne à la société numérique, lors d'une conférence de presse sur l'"open data" en décembre 2011 à Bruxelles. [GEORGES GOBET - AFP]
Neelie Kroes pointée du doigt pour ses liens ambigus avec le secteur privé / Le 12h30 / 1 min. / le 22 septembre 2016
Mise en cause dans les Bahamas Leaks pour une société offshore non déclarée, ce n'est pas la première fois que Neelie Kroes, ex-commissaire européenne à la Concurrence, est visée pour ses liens ambigus avec le secteur privé.

L'ex-commissaire européenne Neelie Kroes a dirigé entre 2000 et 2009 une société offshore enregistrée aux Bahamas, à l'insu des autorités bruxelloises, a affirmé mercredi Le Monde qui a eu accès aux Bahamas Leaks.

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Selon le quotidien français, ladite société, Mint Holdings Limited, devait à l'origine servir à racheter plus de 6 milliards de dollars d’actifs à la branche internationale énergie d’Enron. L'opération financière est tombée à l'eau mais la société, elle, a poursuivi d'autres activités, dont Le Monde dit ignorer la nature.

Neelie Kroes plaide l'"omission"

Nommée commissaire à la Concurrence au sein de la commission Barroso I en 2004, Neelie Kroes n'a lâché ses fonctions d'administratrice de Mint Holdings qu'en 2009, deux mois avant de changer de portefeuille pour devenir commissaire à la Société numérique.

La Néerlandaise n'a jamais fait mention de sa société offshore dans sa déclaration d'intérêts, alors même que ses fonctions de gendarme des pratiques commerciales européennes l'amenaient à orchestrer la libéralisation du marché de l’énergie - un lien direct avec les activités d'Enron.

Contactée par Le Monde, Neelie Kroes a admis avoir été nommée "directrice non exécutive" de Mint Holdings et expliqué avoir "omis" de mettre la Commission au courant. Elle a ajouté n'avoir tiré aucun avantage financier de cette société.

Lobbyiste pour une multinationale de défense

Les nombreux liens de Neelie Kroes avec le monde économique ont déjà été pointés du doigt par le passé. Lorsqu'elle intègre l'organe exécutif de l'UE en 2004, Neelie Kroes a 63 ans et déjà une longue carrière derrière elle, en politique - elle a notamment été ministre des Transports aux Pays-Bas - mais surtout dans les affaires.

Sa déclaration d'entrée en fonction fait ainsi état de 25 liens d'intérêts, dont plusieurs au sein de conseils d'administration. Bien avant les révélations sur Mint Holdings Limited, le Wall Street Journal y relève déjà une autre omission d'importance.

Dans un article daté d'octobre 2004, le quotidien américain accuse Neelie Kroes de ne pas avoir déclaré une mission menée entre 1996 et 1997 en tant que lobbyiste pour la division "missiles" de l'entreprise de défense américaine Lockheed Martin Corp.

Or, selon le Wall Street Journal, Lockheed est à l'époque étroitement lié à des entreprises faisant l'objet d'une investigation de la part de la commission de la concurrence.

Un risque de conflit d'intérêts admis par les officiels européens

Dans ce même article, des officiels européens admettent n'avoir jamais eu affaire à un candidat ayant autant de liens avec le monde des affaires, et représentant donc un tel risque de conflit d'intérêts.

Mais "le défi que représente la gestion de ses conflits d'intérêts est un petit prix à payer pour bénéficier de son expérience du business", selon les termes de l'un d'entre eux.

Pour rassurer, Neelie Kroes donne toutefois quelques gages: elle promet à José Manuel Barroso qu'elle ne traitera aucun dossier impliquant des conseils d'administration au sein desquels elle a siégé. Surtout, elle s'engage à ne plus accepter aucune activité lucrative après son premier mandat à la Commission européenne.

Promesse non tenue

Douze ans et un deuxième mandat plus tard, force est de constater que la promesse n'a pas été tenue. En mars 2015, Neelie Kroes a été nommée "conseillère spéciale" pour la banque Merrill Lynch.

Au printemps 2016, l'ex-commissaire européenne à la Société numérique a en outre rejoint les conseils d'administration de deux géants de l'économie digitale, Salesforce et Uber. Des reconversions qui ont toutes reçu l'aval de Bruxelles.

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Pauline Turuban

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La Commission Barroso et ses nombreux "pantouflards"

L'ONG Corporate Europe Observatory (CEO) surveille les reconversions des membres sortants des institutions européennes. Selon l'organisation, un tiers des anciens commissaires de la Commission Barroso II (dont le mandat s'est achevé le 31 octobre 2014) ont accepté une ou plusieurs missions rémunérées dans le secteur privé, souvent au sein de firmes aux activités proches de leurs affectations politiques.

Le départ du président de la Commission européenne José Manuel Barroso pour la banque d'affaires américaine Goldman Sachs en juillet 2016 a notamment été très médiatisé. Pour CEO, beaucoup de ces mandats, y compris ceux de Neelie Kroes, n'auraient pas dû être autorisés car ils constituaient un conflit d'intérêts clair.

La Commission européenne va demander des clarifications

Jean-Claude Juncker a déclaré jeudi qu'il allait tenter de "clarifier" la situation avant d'envisager une réaction.