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Faut-il protéger l'Europe sous un dôme de fer comme celui d'Israël?

Le système antimissile israélien "Dôme de fer" intercepte des roquettes lancées depuis la bande de Gaza, le 9 octobre 2023. [reuters - Amir Cohen]
L'Europe a-t-elle besoin d'un "bouclier du ciel" ? Interview de Jérôme Pellistrandi / Tout un monde / 7 min. / le 21 mars 2024
L'Europe doit renforcer ses défenses antiaériennes et s'équiper d'un dôme de fer comme celui d'Israël, alerte le directeur général du plus gros fabricant allemand d'armement Rheinmetall jeudi. Le besoin est réel pour l'expert militaire Jérôme Pellistrandi, mais sa réalisation est "présomptueuse".

"Oui, il y a besoin d'avoir des défenses solaires antimissiles importantes, avance Jérôme Pellistrandi, rédacteur en chef de la revue Défense nationale, jeudi dans l'émission Tout un monde. Mais de là à penser que l'on pourrait en quelque sorte mettre toute l'Europe sous une bulle étanche me semble un peu présomptueux, à la fois sur le plan technologique et bien sûr sur le plan financier."

Le dôme israélien loué par Armin Papperger, de Rheinmetall, dans une interview accordée au Financial Times, permet de détecter, intercepter et détruire les roquettes, permettant aux habitants de vivre "normalement" en dessous. C'est pourquoi l'Allemagne propose de construire un arsenal similaire en Europe (voir encadré).

Sauf que le dôme de fer israélien n'est efficace que face aux missiles de courte portée et l'Europe a besoin de se défendre face à ceux de "plus longue portée", juge Jérôme Pellistrandi.

"Quand on regarde le dôme d'acier israélien, il couvre un territoire qui est tout petit. Israël est même plus petit que la Suisse. Donc penser que l'on pourrait faire ce bouclier à l'échelle européenne me semble assez irréaliste", argumente-t-il.

Menace des drones

Pour autant, cela ne signifie pas qu'il ne faut rien faire, mais il faudrait peut-être privilégier des approches plus ponctuelles géographiquement, "sur des points d'intérêt vitaux pour nos pays", estime Jérôme Pellistrandi, évoquant notamment les installations militaires et celles de production électrique.

L'expert identifie plusieurs menaces potentielles, parmi lesquelles les drones. "Ils peuvent pratiquement partir d'une camionnette: vous larguez un drone et pouvez faire des dégâts, illustre le rédacteur en chef de la Défense nationale. Donc penser qu'on puisse faire un bouclier étanche me semble aujourd'hui hors d'atteinte des financements européens."

Jérôme Pellistrandi rappelle que les pays membres de l'Otan sont protégés par l'article cinq de son traité. "Si un pays agresseur envoie des missiles balistiques sur l'un d'entre eux ou sur un pays membre de l'Union européenne, ils entreraient dans un mécanisme de confrontation extrêmement élevé."

Besoin d'accepter une "militarisation européenne"

A côté de son coût pour l'Europe, la question de l'efficacité d'un tel système antimissiles est aussi posée. "Il n'y a aucune garantie d'avoir une étanchéité à 100%", met en garde Jérôme Pellistrandi. "On le voit bien avec le dôme de fer israélien où, malgré les succès des interceptions, il y a quand même un certain nombre de roquettes qui arrivent à passer."

L'expert estime donc nécessaire d'installer des systèmes antimissiles dans chaque pays européen. Mais cela entraînerait une "forme de militarisation de la géographie européenne". "Est-ce que l'opinion publique européenne est prête à accepter cela? J'ai un doute", confie-t-il.

Des difficultés à trouver un consensus sur la défense européenne

Pour le rédacteur en chef de la revue Défense nationale, le sort du projet de dôme européen met du temps à se fixer à cause des intérêts divergents entre les pays du territoire. "La menace principale des pays à l'est de l'Europe, comme les Etats baltes ou la Pologne, vient directement de la Russie", alors que ceux de l'Europe du Sud au sens large sont plutôt concernés par ce qu'il se passe en Afrique, développe-t-il.

Trouver un consensus nécessite de trouver des menaces communes et de résoudre les aspects financiers et industriels qui sont derrière, ajoute Jérôme Pellistrandi. "Donc c'est complexe." Même s'il y a eu des avancées et des réussites dans la coopération européenne en matière de défense, "on dépense beaucoup d'énergie pour progresser, peut-être trop lentement au regard de l'opinion publique européenne", conclut-il.

>> Pour aller plus loin, lire aussi : L'Europe au défi de sa propre sécurité

Propos recueillis par Eric Guevara-Frey

Adaptation web: Julie Marty

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Sky Shield, le projet de bouclier antimissile européen

Face au risque d'une attaque aérienne, l'Allemagne a lancé en août 2022 un projet de bouclier antimissiles européen.

Vingt autres pays du Vieux continent se sont ralliés à l'initiative, dont l'Autriche, la Suisse, le Royaume-Uni, les Pays baltes, la Belgique, la plupart des Etats d’Europe centrale, les Pays-Bas, la Finlande et la Norvège.

>> Sur le sujet, lire : La Suisse va adhérer au système européen de défense aérienne et La Suisse officialise sa volonté de participer au bouclier antimissile européen

Discorde autour du bouclier

Calqué sur l'"Iron Dome" (dôme de fer en anglais) israélien, ce "Sky Shield" (bouclier du ciel en anglais, ndlr) devrait profiter des technologies allemande (l’IRIS-T), américaine (le Patriot PAC-3) et israélienne (l’Arrow 3) pour ses trois zones d’interception, respectivement: courte, moyenne et exo-atmosphérique.

Aucune technologie française n'est en revanche prévue, ce qui froisse l'Hexagone. Pourtant, selon Paris, ce bouclier pourrait employer le SAMP/T Mamba, un équipement franco-italien pour la défense sol-air de moyenne portée, et permettre de tester l'Exoguard, développé par l’industriel français Astrium, pour la défense exo-atmosphérique.

"A l'heure où un certain nombre d'États européens doivent à la fois augmenter leur budget de la Défense, mais en même temps sont soumis à des déficits, il faudrait aussi que cet investissement profite d'abord aux industriels européens et pas à d'autres industriels hors d'Europe", résume Jérôme Pellistrandi au micro de Tout un monde.