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La nomination d'une Américaine pour réguler les géants de la tech en Europe fait polémique

Fiona Scott Morton. [WIKIMEDIA COMMONS]
La nomination d'une lobbyiste américaine à Bruxelles fait polémique / Tout un monde / 4 min. / le 17 juillet 2023
L'Américaine Fiona Scott Morton, considérée comme "la meilleure économiste dans son domaine", a été recrutée par la Commission européenne pour réguler les géants de la tech. Sa nomination a provoqué des réactions indignées, en particulier en France.

L'exécutif européen, présidé par Ursula von der Leyen, avait annoncé mardi que Fiona Scott Morton, professeure d'économie à l'université de Yale, avait été choisie comme nouvelle économiste en chef à la Direction générale de la concurrence.

"La régulation du numérique est un enjeu capital pour la France et pour l'Europe. Cette nomination mérite d'être reconsidérée par la Commission", a réagi jeudi soir la ministre française des Affaires étrangères Catherine Colonna sur Twitter.

"La décision a été prise. Nous ne voyons pas de raison de la reconsidérer", a rétorqué peu après la porte-parole de la Commission européenne Dana Spinant devant la presse.

Fronde au Parlement européen

La demande de Paris a pourtant été reprise par les chefs des quatre principaux groupes politiques au Parlement européen. Ils dénoncent à la fois un risque de conflit d'intérêts et celui d'une ingérence de Washington avec l'arrivée à un poste-clé de cette ex-consultante et ancienne cadre de l'administration Obama.

Des élus de tous horizons politiques ont épinglé ses anciennes fonctions de responsable de l'analyse économique à la division antitrust du ministère américain de la Justice entre mai 2011 et décembre 2012, ou encore de consultante pour des grands groupes de la tech comme Amazon, Apple et Microsoft.

A l'heure où nos institutions font l'objet d'un examen minutieux face aux ingérences étrangères, nous ne comprenons pas que des candidats non-européens soient pris en considération pour un poste aussi stratégique et de haut niveau

Lettre adressée à la commissaire européenne à la Concurrence Margrethe Vestager

Au Parlement européen, les chefs des groupes PPE (droite), S&D (sociaux-démocrates), Renew (centristes et libéraux) et Verts ont également écrit à la Commission pour lui demander "d'annuler cette décision".

"A l'heure où nos institutions font l'objet d'un examen minutieux face aux ingérences étrangères, nous ne comprenons pas que des candidats non-européens soient pris en considération pour un poste aussi stratégique et de haut niveau", ont déclaré l'Allemand Manfred Weber, l'Espagnole Iratxe Garcia Perez, le Français Stéphane Séjourné et le Belge Philippe Lamberts, dans une lettre datée de vendredi, adressée à la commissaire européenne à la Concurrence Margrethe Vestager.

Vendredi soir, l'organisation patronale française, le Medef, a associé sa voix à cette initiative transpartisane, dénonçant la "naïveté et l'indifférence voire le mépris pour l'opinion publique européenne" de l'administration bruxelloise.

Le courrier a bien été reçu par Margrethe Vestager, qui y répondra, a indiqué Dana Spinant.

La meilleure des 11 candidatures

La puissante Direction générale de la concurrence est chargée de veiller au bon fonctionnement de la concurrence dans l'Union européenne (UE) et d'enquêter notamment sur les abus de position dominante des géants du numérique, qui ont donné lieu à des amendes record ces dernières années.

La nomination de Fiona Scott Morton survient au moment où l'UE doit mettre en oeuvre de nouvelles législations ambitieuses pour réguler ce secteur. Elle nourrit les critiques contre Margrethe Vestager et Ursula von der Leyen, considérées comme très atlantistes, à moins d'un an des élections européennes.

La Commission souligne de son côté avoir respecté ses règles de recrutement.

La Commission et, plus largement, les Européens ont beaucoup de chance d'avoir attiré une personne de son calibre

Jean Tirole, prix Nobel d'économie. [NICOLAS LIPONNE - HANS LUCAS VIA AFP]
Jean Tirole, prix Nobel d'économie

La procédure avait été lancée en février et ouverte dès le départ aux non-ressortissants de l'UE afin d'avoir un choix plus large pour un type de compétences très pointues, a expliqué Dana Spinant. En tout, seules 11 candidatures ont été reçues pour le poste, explique-t-on à Bruxelles.

"La Commission et, plus largement, les Européens ont beaucoup de chance d'avoir attiré une personne de son calibre", estime de son côté le Français et prix Nobel d'économie Jean Tirole, qui juge que Fiona Scott Morton est l'une "des meilleures économistes au monde dans le domaine de l'organisation industrielle" et qu'elle a contribué de façon décisive à la réflexion américaine sur la réglementation des nouvelles technologies, relève Libération.

Le recrutement d'une "experte reconnue des questions économiques et de concurrence d'une nationalité non européenne montre que la Commission cherche avant tout à fonder ses décisions sur la meilleure expertise possible et c'est un signal de compétence et d'ouverture", a affirmé la porte-parole.

Un simple rôle de conseillère

La Commission relativise par ailleurs les responsabilités qui seront assumées par Fiona Scott Morton. "Ce n'est pas un poste où on est habilité à prendre des décisions, c'est un poste de conseillère" auprès de Margrethe Vestager, a assuré Dana Spinant.

Le processus n'a pas été transparent. Cela a été validé rapidement parmi des points non débattus lors d'une réunion du collège des commissaires, sans même préciser la nationalité américaine de Fiona Scott Morton

Un haut responsable européen, sous couvert d'anonymat

Bruxelles avait déjà écarté jeudi tout risque de conflit d'intérêts. Fiona Scott Morton "ne sera pas impliquée dans des dossiers sur lesquels elle a travaillé ou dont elle a eu connaissance dans son emploi précédent", a-t-on insisté à la Commission. Sans forcément convaincre, car cette nomination a suscité la colère jusqu'au sein de l'exécutif. "On marche sur la tête. Plusieurs commissaires sont indignés et l'ont fait savoir à la présidente", a affirmé un haut responsable européen.

"Le processus n'a pas été transparent. Cela a été validé rapidement parmi des points non débattus lors d'une réunion du collège des commissaires, sans même préciser la nationalité américaine de Fiona Scott Morton", a-t-il affirmé.

La secrétaire d'Etat française chargée de l'Europe Laurence Boone doit avoir un contact lundi avec Berlin pour tenter de rallier l'Allemagne à la position française.

Fiona Scott Morton doit prendre ses fonctions au 1er septembre, mais son contrat de travail n'a pas encore été signé, relève une source au sein de l'exécutif européen. "De toute façon, on exigera son départ quand la nouvelle Commission sera formée, après les élections", explique-t-on à Bruxelles.

vajo avec afp

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