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Les hautes mers, zones de non-droit "libres d’être exploitées et polluées"

Geopolitis [RTS]
Océans, Far West / Géopolitis / 25 min. / le 30 août 2020
Régie par une convention onusienne de 1982 très vague, l’exploitation des mers et des océans s’apparente à un nouveau Far West. Au-delà des zones maritimes exclusives, compagnies privées et États peuvent piller sans contrôle les ressources maritimes.

Les mers et les océans recouvrent plus des deux tiers de la surface de la planète. A l'exception des eaux territoriales et des zones économiques exclusives (ZEE), ces espaces n'appartiennent à personne. On peut pêcher, sonder, extraire gaz ou pétrole et y déverser ses déchets sans grands risques.

Jusqu'à 12 milles nautiques (22 km), on parle d'eaux territoriales qui sont régies par les lois des pays concernés. Entre 12 et 200 milles nautiques (370 km) apparaissent les zones économiques exclusives. Leur exploitation relève des États côtiers qui décident par exemple de la pêche ou de l'extraction gazière ou pétrolière. Au-delà, c'est la haute mer qui n’appartient à personne et qui est gérée par des traités internationaux souvent très généraux dont la Convention des Nations unies sur le Droit de la mer signée à Montego Bay en 1982.

Eaux territoriales et zones économiques exclusives. [Géopolitis - RTS]Eaux territoriales et zones économiques exclusives. [Géopolitis - RTS]

Comme l'explique dans Géopolitis Géraldine Pflieger, directrice de l'Institut des sciences de l'environnement de l'Université de Genève, "la haute mer est un bien libre. (...) Sauf exception comme la pêche à la baleine, la chasse aux phoques ou la pêche de certains poissons migrateurs comme le thon, on peut l'exploiter et la polluer."

En théorie, l'exploitation, et non l’exploration des fonds marins, doit répondre à l’intérêt de l'humanité. "Mais en pratique, cette convention sur le droit de la mer est très permissive", souligne encore Géraldine Pflieger.

De son côté, la célèbre navigatrice Isabelle Autissier estime qu'écologiquement, "on est en train de frôler la catastrophe". Celle qui est actuellement présidente du WWF France parle de la hausse de la température de l'eau causée par le réchauffement climatique. Les microparticules de plastique sont également pour elle une source de grande inquiétude: "On voit de temps en temps des macrodéchets, des objets en plastique qui flottent mais on ne voit absolument pas la partie la plus dangereuse du plastique qui sont ces microparticules qui ne sont pas visibles à l'œil nu. Si elles devenaient phosphorescentes, on verrait que la mer est entièrement lumineuse, et là ça nous ferait peur et on commencerait un peu plus à s'en occuper."

Manoeuvres militaires en Méditerranée

Dans le Bassin du Levant, en Méditerranée orientale, au large de la côte sud de Chypre, un nouveau grand jeu se joue depuis 2009 pour le contrôle d’immenses gisements gaziers. Entre la Turquie, le Liban, Israël, Chypre, l'Egypte et la Libye, les tensions montent à mesure que les gisements apparaissent dans des zones revendiquées par plusieurs pays. Au coeur du litige, le gisement d’Aphrodite par exemple sème la discorde entre Chypre et la Turquie qui refuse d'entendre parler de zone économique exclusive chypriote. Parrain de la République de Chypre du Nord, Ankara a par exemple entamé, sous protection militaire, des prospections gazières pour son propre compte.

Le gisement gazier d'Aphrodite disputé entre Chypre et la Turquie. [Géopolitis - RTS]Le gisement gazier d'Aphrodite disputé entre Chypre et la Turquie. [Géopolitis - RTS]

Le contentieux s’est élargi depuis que la Turquie s’est engagée militairement aux côtés du gouvernement de Tripoli, s'arrogeant de facto le droit de forages d’hydrocarbures dans les eaux libyennes. Fin juillet, les tensions sont montées d’un cran, lorsque la Turquie a repris ses explorations dans cette zone contestée. La marine grecque a été mise en état d’alerte, bientôt rejointe par des navires de guerre français, ce qui a fait dire au ministre turc des Affaires étrangères que "la France se comportait comme un caïd dans cette région de la Méditerranée". La France participe dès mercredi à des manoeuvres militaires conjointes avec l'Italie, la Grèce et Chypre en Méditerranée orientale, qui ne doit pas devenir "le terrain de jeu des ambitions de certains", a estimé la ministre des Armées Florence Parly.

Cet exemple illustre l'enjeu géostratégique et géopolitique des mers et des océans, la bataille pour le contrôle de réserves de gaz d'hydrocarbures et la maîtrise de zones de transit de trafic maritime. Comme l’explique Géraldine Pflieger, "en Méditerranée, les zones économiques exclusives se touchent et chaque mètre carré de fonds marins, chaque axe de ZEE vaut de l’or. Cela préfigure les conflits du futur."

Tensions en Mer de Chine

En Mer de Chine méridionale, les revendications chinoises sur l'ensemble de cette zone et la quasi annexion par Pékin des chapelets d'îles Paracels et Spratleys exaspèrent les pays riverains qui s'opposent à cette politique expansionniste chinoise.

Pour Géraldine Pflieger, on peut comparer les eaux en haute mer et l'espace extra-atmosphérique. Les débats sur la régulation de ces deux zones sont identiques. Pour l’eau comme pour l’air, les États cherchent à étendre leur territoire toujours plus loin plutôt que de réfléchir à en faire un bien commun de l'humanité.

Pour protéger la biodiversité, éviter la surpêche, le pillage des fonds marins et prévenir les futurs conflits géostratégiques qui s’annoncent pour le contrôle des gisements d'hydrocarbures ou de gaz l’heure serait au lancement de négociations. "Il serait temps d'instaurer un droit de l'environnement sur les océans", conclut Géraldine Pflieger. Un objectif que s’est lancé l'ONU dans son agenda 2030 mais qui va à l'encontre des intérêts économiques des puissances mondiales qui comptent toujours exploiter les fonds marins le plus tranquillement possible. Sans règles et sans obligations.

Nicolas Vultier/Marcel Mione

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