Modifié le 17 mars 2020 à 00:46

Ces Etats asiatiques qui ont réussi à juguler l'avancée du coronavirus

Un bateau presque vide passe devant le célèbre monument Merlion Park à Singapour alors que le tourisme de la cité-Etat a fortement diminué avec la pandémie de coronavirus.
Un bateau presque vide passe devant le célèbre monument Merlion Park à Singapour alors que le tourisme de la cité-Etat a fortement diminué avec la pandémie de coronavirus. [Edgar Su - Reuters]
Alors que le Covid-19 continue à avancer à un rythme inquiétant un peu partout en Europe et en Suisse, plusieurs pays asiatiques semblent avoir réussi à contenir le virus, voire à le faire reculer. Géographiquement proches de la Chine, où la crise a démarré, ils disposaient pourtant de moins de temps pour réagir. Alors comment expliquer ces succès ?

Si la Chine continentale semble être parvenue à maîtriser la pandémie sur son territoire, elle l'a fait au prix d'efforts extrêmement coûteux, aussi bien sur un plan financier qu'en termes de vie humaines.

Après que des autorités locales ont tenté de dissimuler l'ampleur de la crise sanitaire dans la province du Hubei, dans l'est du pays, Pékin s'est retrouvée dans une situation presque hors de contrôle au début de l'année 2020. Des dizaines et des dizaines de milliers de personnes étaient contaminées, les hôpitaux étaient débordés et le risque que le virus s'étende à l'ensemble du pays à l'approche du Nouvel an chinois était extrêmement sérieux.

Pour tenter d'enrayer cette dynamique, le Parti communiste chinois a décidé d'employer la manière forte. Le 23 janvier, en l'espace de quelques heures, il a ordonné la mise en quarantaine de Wuhan, mégalopole de 11 millions d'habitants et capitale du Hubei. Quelques jours plus tard, c'est toute la province et ses 60 millions de résidents qui entraient à leur tour dans un confinement généralisé et peu à peu, c'est l'entier du pays qui était paralysé avec des mesures extrêmement strictes dans toutes les provinces: fermetures des usines et des écoles, encouragement au télétravail, sorties limitées et contrôlées dans chaque quartier par des système de Pass.

>> Revoir le sujet du 12h45 après la mise en quarantaine de la ville de Wuhan:

Après Wuhan, d'où est partie le mois dernier l'épidémie de coronavirus, les autorités chinoises ont placé une deuxième ville en situation de quarantaine.
12h45 - Publié le 23 janvier 2020

Résultat des courses, le rythme de contamination a été maîtrisé. Entre dimanche et lundi, seuls 16 nouveaux cas et 14 décès ont été recensés, ce qui reste relativement faible à l'échelle démographique du pays, mais le bilan est conséquent: plus de 80'000 personnes touchées, 3200 décès et un coût économique qui s'annonce déjà astronomique.

D'autres pays et territoires asiatiques ont pourtant également réussi à ralentir fortement la propagation du Covid-19 sans avoir recours à des mesures aussi drastiques. C'est notamment le cas de la Corée du Sud, de Taïwan mais aussi de Singapour ou encore de Hong Kong. Si les méthodes pour arriver à ces résultats ne sont pas toujours identiques, elles gardent souvent un point commun: l'utilisation d'outils technologiques pour informer la population et pour avoir une vue d'ensemble de la situation en temps réel.

En Corée du Sud, la stratégie des tests systématiques

Après la Chine, la Corée du Sud a été le premier pays où l'épidémie, devenue depuis une pandémie selon l'OMS, a provoqué une véritable flambée des cas.

Après les premières contaminations dans le pays, le développement du Covid-19 a été grandement facilité par les comportements de membres de l'Eglise Shincheonji de Jésus, une organisation évangélique accusée par certains d'être une secte. Cette congrégation religieuse a en effet continué à célébrer des messes en dépit des appels du gouvernement à éviter tout rassemblement public.

Le 16 mars, plus de 60% des 8200 cas enregistrés en Corée du Sud sont liés de près ou de loin à cette Eglise. Accusé dans un premier temps de ne pas en faire assez, le gouvernement du président Moon Jae-in a donc décidé de prendre les choses en mains.

La colonne vertébrale de la réponse coréenne repose avant tout sur une stratégie de dépistage systématique. Chaque jour, les autorités effectuent entre 15'000 et 20'000 tests. Le pays est de très loin celui qui teste le plus. Ces examens sont par ailleurs gratuits, disponibles dans un très grand nombre de cliniques ou encore à des postes routiers, où les automobilistes peuvent se faire prélever un échantillon de salive sans sortir de leur voiture. Après un test, les individus reçoivent dans les heures qui suivent ou le lendemain, un SMS qui les informe des résultats. S'ils sont positifs, ils sont priés de respecter une quarantaine de deux semaines à domicile.

Grâce au Big Data, le parcours des personnes contaminées est ensuite reconstitué de manière détaillée et les personnes qu'elles ont côtoyées sont à leur tour informées par un message sur leur téléphone portable.

>> Réécouter le reportage de Michael Peuker, correspondant de la RTS en Chine, pour Tout un monde:

Des employés d'une compagnie de désinfection s'affairent dans un marché traditionnel à Séoul en Corée du Sud, le 26 février 2020.
Kim Hong-Ji - Reuters
Tout un monde - Publié le 16 mars 2020

Il est aussi à signaler que dès le 4 février, soit deux semaines après que la Corée du Sud a signalé son premier cas, le gouvernement a donné une approbation d'urgence à Kogene Biotech, un laboratoire basé à Séoul, pour qu'il puisse rapidement mettre en place des kits de tests. La société, qui avait prévu la propagation du coronavirus au-delà de la Chine, disposait déjà depuis le mois de décembre de travaux de laboratoires en cours pour élaborer ces kits.

>> Lire aussi: "Tester le maximum de personnes est essentiel pour combattre l'épidémie"

Enfin notons que depuis plusieurs semaines déjà, divers experts suisses appellent à ce que la Confédération imite la Corée en démocratisant les tests dans la population, utilisant notamment sur Twitter le hashtag "#TestTestTest".

L'expérience du SRAS à Hong Kong et Taïwan

La Région administrative spéciale de Hong Kong et le territoire de facto autonome de Taïwan font aussi partie des Etats asiatiques qui ont réussi à endiguer la progression du nouveau coronavirus.

A la différence de la Corée du Sud, ils sont par contre parvenus dès le départ à limiter la propagation et n'ont donc pas connu une explosion des cas. Un succès éclatant, notamment pour Taïwan qui, il est important de le rappeler, est exclu des réunions de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) au sujet du Covid-19, en raison de l'opposition de la Chine continentale à sa présence.

Pour expliquer cette réussite, il faut sans doute se tourner vers le passé et la crise du SRAS en 2002-2003, qui avait lourdement touché ces deux régions. Avec près de 300 morts et 1755 personnes infectées, la cité de Hong Kong avait été après la Chine, la région la plus touchée au monde par l'épidémie. L'île de Taïwan complétait quant à elle le "podium" avec un bilan affichant 346 contaminations et 73 décès.

Alerte précoce

Forts de cette expérience, les autorités de ces deux régions ont très rapidement compris ce à quoi elles avaient à faire. A Hong Kong, le gouvernement a sonné l'alarme dès le 4 janvier et les craintes se sont vite avérées justifiées. La ville a enregistré son premier cas le 23 janvier, le jour même où la Chine déclarait le verrouillage de Wuhan, épicentre du coronavirus.

Interrogé par le Washington Post, Keiji Fukuda, directeur de l'Ecole de santé publique de l'Université de Hong Kong explique que la ville a pris le coronavirus très au sérieux parce que de nombreuses personnes sont déjà habitués à s'inquiéter des maladies infectieuses.

Et d'expliquer: "A Hong Kong, il est assez courant, même sans épidémie, de voir des gens se promener avec des masques parce qu'ils peuvent être malades et qu'ils ne veulent pas infecter d'autres personnes (...) Pour beaucoup à Hong Kong, les habitudes pouvant aider à contrôler une épidémie sont assez courantes. Je pense qu'il y a des leçons que d'autres pays peuvent tirer de Hong Kong mais les appliquer peut être difficile.

"Les gens ont été sensibilisés depuis de nombreuses années"

Interviewé dans Tout un monde, Antoine Bondaz, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique et spécialiste de l'Asie, abonde dans le même sens: "Vous avez au moins trois éléments: il y a premièrement l'expérience des crises précédentes, notamment le SRAS en 2003. Deuxièmement, on a dans ces pays des gens qui ont été sensibilisés depuis de nombreuses années par les différents "gestes barrières": que ce soit de se laver les mains, de porter des masques ou encore de respecter les mesures de distanciation sociale. Et puis, troisièmement, il y a aussi une volonté d'atteindre une unité politique le plus rapidement possible avec des mesures qui soient comprises et surtout acceptées par la population."

>> Réécouter l'interview intégrale d'Antoine Bondaz dans Tout un monde:

Les nouveaux cas de coronavirus à l'étranger ont dépassé ceux en Chine.
Aly Song - Reuters
Tout un monde - Publié le 16 mars 2020

Cette sensibilisation de la population n'a pas empêché Taïwan de prendre des mesures coercitives très fortes envers les citoyens, qui risquent jusqu'à 10'000 dollars d'amende en violant un confinement à domicile et 100'000 dollars s'ils répandent des "Fake News".

Il faut également mettre en exergue la précocité du gouvernement taïwanais à avoir mis sur pied un plan d'action inédit.

Dès le 31 décembre, jour où la Chine a décidé de notifier l'OMS de la situation à Wuhan, le Centre des contrôles des maladies de Taïwan a commencé à surveiller les passagers en provenance de la capitale du Hubei, les fonctionnaires montant à bord des appareils dès leur atterrissage pour rechercher des individus avec des symptômes. Moins d'une semaine plus tard, les autorités partaient à la recherche de chaque personne qui était arrivée à Taïwan en provenance de Wuhan depuis le 20 décembre.

Dès la fin du mois de janvier, Taïwan avait crée un centre de commandement des épidémies, centralisant ainsi l'ensemble des mesures de protection. Le 26 janvier, l'île devenait le premier pays à interdire les vols au départ de Wuhan et les flux de touristes chinois étaient stoppés dès le mois de février.

Résultats, plusieurs mois après le premier cas répertorié, Taïwan reste l'un des Etat les moins touchés au monde avec seulement 50 personnes infectées et un seul décès.

Singapour, de la gestion du data à la manière forte

La cité-Etat de Singapour a, comme Taïwan et Hong Kong, appris de ses expériences liées au SRAS de 2003. Le virus avait alors fait 33 victimes.

L'administration a rapidement pu mettre en place un système informatique lui permettant de suivre avec précision les chaînes de transmission du virus. Comme pour la Corée du Sud, les autorités ont par ailleurs décidé de jouer au maximum la carte de la transparence avec la population. Cela a notamment été le cas avec la création d'un site internet qui permet en temps réel à chaque citoyen de connaître le nombre de personnes infectées, de savoir dans quel quartier elles habitent, où elles travaillent ou dans quel hôpital elles ont été admises et de prendre connaissance, là encore avec une infinie précision, des chaînes de transmission.

Ce site internet a aussi un rôle d'interface avec les citoyens et les autorités l'utilisent de manière quotidienne pour transmettre leurs avertissement et autres recommandations.

A Singapour, les résidents peuvent connaître en temps réel les chaînes de transmission du Covid-19.
A Singapour, les résidents peuvent connaître en temps réel les chaînes de transmission du Covid-19. [Twitter/autorités de Singapour]

Dans le cas de Singapour, la rapidité de la réponse à l'épidémie semble aussi avoir été un facteur majeur à la jugulation du virus. Dès le 3 janvier, trois semaines avant la première infection sur son sol, Singapour a décidé de fournir l'aéroport en appareils capables de calculer la température corporelle, afin de contrôler les passagers en provenance de Wuhan. Dès la fin janvier, c'est l'armée qui a été engagée, notamment pour effectuer des contrôles à la frontière ou à l'aéroport, ainsi que pour la distribution de matériel de protection.

Comparer la Suisse à Singapour comporte toutefois d'importantes limites. Le pays asiatique est régi par un système autoritaire où la contradiction politique ou journalistique n'est pas admise. Dans les faits, les médias font partie du système d'information de l'Etat. Lors de cette crise, les recommandations des autorités ont donc pu être retransmises telles quelles à la radio, à la télévision ou dans la presse en général, sans que le message ne soit brouillé à aucun moment.

La sévérité du pouvoir doit aussi porter à la vigilance quand il s'agit de comparer la Suisse à Singapour.  Elle permet en effet des actions qui ne seraient pas tolérables dans un Etat de droit. A la fin du mois de février, quatre étrangers titulaires d'un permis de travail ont par exemple été expulsés immédiatement pour ne pas avoir respecté une mise en quarantaine.

Des différences fondamentales qui n'ont pas empêché Lawrence Wong, ministre du Développement national de Singapour, d'avoir des propos très critiques envers la Suisse dans une interview accordée à Bloomberg dimanche dernier:

"La préoccupation que nous avons avec le Royaume-Uni et la Suisse ne concerne pas uniquement les chiffres. C'est plutôt que ces pays semblent avoir abandonné toute mesure visant à contenir le virus (...) S'il n'y a pas de tentative de contenir le virus, nous estimons que le nombre de cas dans ces pays augmentera de manière significative dans les prochains jours et semaines".

Au final, le succès de ces pays face à cette crise sanitaire mondiale semble pouvoir s'articuler en quelques mots-clés: rapidité, dépistage, transparence, centralisation et surtout, expérience.

Tristan Hertig

Publié le 16 mars 2020 à 19:34 - Modifié le 17 mars 2020 à 00:46