Publié

La "culture du gratuit" dégrade la presse

Avec la progression des gratuits, le public lit toujours davantage de sujets "people" ou émotionnels au détriment des analyses et des dossiers politiques.
Avec la progression des gratuits, le public lit toujours davantage de sujets "people" ou émotionnels au détriment des analyses et des dossiers politiques.
La qualité des médias s'effiloche en Suisse. Une étude présentée vendredi cite la crise économique et la généralisation de la "culture du gratuit" comme principales causes à un phénomène qui nuit au débat démocratique. Interpellés, les éditeurs rejettent les critiques.

"La Suisse a une grande tradition de la presse, notamment grâce à son plurilinguisme, mais le manque de ressources fait perdre du terrain aux journaux par abonnements", principaux garants de la qualité médiatique, a déploré vendredi devant la presse à Berne Kurt Imhof. Ce dernier fait partie de la douzaine de chercheurs de l'Université de Zurich qui ont contribué à cette étude, parue dans les premières Annales "Qualité des médias - Suisse".

Tournure "alarmante"

La crise des médias en Suisse a pris une tournure alarmante en 2005, lorsque la presse, la radio et la télévision ont dû faire face à l'invasion du marché par les sources d'information en ligne et les journaux gratuits, selon l'étude. "Cette 'culture du gratuit' a entraîné une croissance de la personnalisation, de l'émotionnalisation et de la boulevardisation des thèmes", a commenté Kurt Imhof.

Autre problème des médias gratuits: ils font perdre aux consommateurs la notion que le journalisme professionnel a un prix, selon les auteurs de l'étude. "Ce prix, c'est tout d'abord celui des publicités qui accompagnent les articles", a expliqué Kurt Imhof. C'est aussi pour le lecteur le renoncement à la rationalité et à l'analyse que seul un journaliste qualifié peut fournir en plus-value à l'information pure, a poursuivi l'universitaire. Et de lancer un appel à la sortie de cette gratuité.

Un traitement à revoir

Au nombre des critiques émises par les auteurs de l'étude, qui se sont penchés durant l'année 2009 sur quelque 137 titres de médias dont 46 ont fait l'objet d'une attention toute particulière -, figure aussi l'importance surdimensionnée accordée à l'intérêt humain et au sport. En outre, la couverture internationale des journaux, radios, télévisions et sites d'informations se limite de plus en plus à des dépêches d'agence.

Quant aux grandes thématiques d'actualité, elles font généralement l'objet d'un traitement séquentiel plutôt que d'être élargies et mises en regard avec la société en général sur la durée, selon l'étude. Dans le cas du débat lié à la votation sur les minarets, les généralisations et les discours d'exclusion à l'encontre des acteurs musulmans ont par exemple reçu un large écho médiatique.

Et ce n'est pas fini...

Ce phénomène n'est pas près de prendre fin, avertissent les chercheurs: selon eux, la consommation des médias gratuits va poursuivre sa croissance aux dépens de la presse payante, la radio et la télévision. En effet, les générations entre 15 et 35 ans ont été socialisées dans une "culture de gratuité et de faible qualité.

Le risque de perte de la socialisation positive chez les jeunes est donc de plus en plus grand, a noté Mark Eisenegger, un des auteurs du document. Or cette socialisation est indispensable à la bonne santé de la démocratie, tout comme le sont, selon lui, les fonctions de lieu de débat, de contrôle et d'intégration remplies par les médias de qualité.

Selon Kurt Imhof, l'éducation à l'utilisation des médias, notamment à l'école, pourrait améliorer la situation. "Mais, globalement, le journalisme nécessite plus de moyens", a-t-il déclaré.

ats/cer

Publié

Rejet des éditeurs

Contacté, le président des éditeurs suisses alémaniques a déclaré rejeter les conclusions de l'étude.

S'il reconnaît que les journaux helvétiques ont quelque peu maigri récemment, Hanspeter Lebrument estime que la qualité de leur contenu n'a pas pour autant diminué. Et leur diversité est amplement suffisante, selon le Grison.

Les éditeurs romands insistent quant à eux sur le fait que cette étude se base sur un échantillon très faible de journaux (seulement 14 journaux alémaniques, 6 romands et 2 tessinois), "un chiffre qui ne tient pas compte de l'extraordinaire diversité de la presse dans notre pays". Que les magazines ainsi que la presse régionale et locale romandes semblent avoir été totalement ignorés les "laisse songeur".