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Des hôpitaux demandent le chômage partiel alors qu'ils utilisent l'armée

Un soldat du bataillon hôpital photographié le 25 mars 2020 à Bâle. [Georgios Kefalas - Keystone]
La présence des militaires à l'hôpital pose question / La Matinale / 1 min. / le 16 avril 2020
Les soldats engagés dans les hôpitaux suisses contre le Covid-19 prennent-ils la place de certains soignants? Des militaires et des praticiens de santé se posent la question alors que plusieurs établissements ont fait des demandes d’indemnités en cas de réduction d’horaire de travail.

On ne compte plus les établissements qui souhaitent mettre en congé leur personnel peu ou pas actif dans la lutte contre le Covid-19. Après Lucerne, Zoug ou Schwyz, les cliniques privées genevoises (Genève-Cliniques) et la Fédération des hôpitaux vaudois (FHV) ont fait une demande de chômage partiel. L'Hôpital du Jura (H-JU) et celui de Fribourg (HFR) y réfléchissent. Les Hôpitaux universitaires genevois (HUG) allouent, eux, un congé à certains employés sous-utilisés.

Pendant ce temps, quelque 900 militaires officient dans les hôpitaux romands en appui du personnel soignant. On en dénombre 120 à l’HFR, 105 aux HUG, entre 30 et 40 auprès de la FHV et une trentaine à H-JU.

Ce paradoxe peut être mal vécu. Deux soldats ont confié à la RTS ne pas comprendre cette incohérence. Pourquoi eux, de simples miliciens, sont-ils maintenus au front pendant que des soignants se voient invités à rentrer chez eux?

"Nombre d’infirmiers, d’assistants en soins et santé communautaire, d’aides-soignants, de physiothérapeutes et d’autres professionnels de la santé ont été renvoyés à la maison faute de travail et accumulent des heures négatives", témoigne ce soldat romand. "Dans d’autres cas, il s’agit de contrats sur appel et c’est beaucoup plus problématique. Une collègue payée à l'heure m'a dit qu'elle gagnerait trop peu d'argent ce mois", ajoute-il.

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Une main d'oeuvre "gratuite"

"En d’autres termes, les hôpitaux mettent du personnel qualifié au chômage partiel ou sur la touche pour profiter de militaires 'gratuits' qui n’ont pas le quart de leur expérience", résume cet autre soldat. Une incohérence qui pèse sur le moral de ceux qui ont quitté leur famille depuis plus de trois semaines.

Chez les professionnels de santé, cette situation interpelle aussi. A Genève, le syndicat des services publics (SSP) a relayé mardi soir un certain malaise.

"Ces dernières semaines, le SSP a reçu plusieurs plaintes de soignant.e.s des HUG qui, en pleine crise du coronavirus, ont été renvoyé.e.s à la maison. Aujourd’hui, ils et elles apprennent que des militaires sont affectés aux HUG pour diverses tâches dont des soins aux patients et ne s’expliquent pas pourquoi la Direction préfère des militaires à des professionnel.le.s de la santé", écrit la secrétaire syndicale Sabine Furrer.

Financé par le contribuable

Cette situation n’est pas anodine, car elle a un coût pour le contribuable. D'un côté, ce dernier paierait les indemnités en cas de réduction d'horaire de travail (RHT) demandées par les hôpitaux. De l'autre, il s'acquitte du paiement de chaque militaire engagé depuis le 19 mars en Suisse romande, tel que l'a expliqué mardi à Genève le commandant du Bataillon hôpital 2, Raoul Barca.

"Les militaires sont soldés pour l’ensemble des jours de service effectués et reçoivent également l’allocation pour perte de gain (APG) pour l’ensemble des jours effectués pendant l’engagement", indique le lieutenant-colonel. Concrètement, chaque soldat reçoit 10 francs par jour de mobilisation et une APG équivalente à 80% de son salaire. La solde est plus élevée pour les gradés et haut-gradés.

"Il suffit de calculer le coût économique de cette mobilisation pour s’apercevoir que les millions de francs investis pour loger, transporter, nourrir et blanchir plusieurs milliers de soldats sont totalement exorbitants, encore plus lorsqu’on sait qu’ils jouent au ping-pong au lieu d’être auprès de leurs proches ou d’aider leur entreprise face à la crise qui se dessine", poursuit l'un des militaires. Le Département fédéral de la défense, de la protection de la population et du sport (DDPS) indique de son côté qu’il ne peut pas encore quantifier les coûts de l’engagement de l’armée suisse.

Soucis financiers

Pour les différents établissements qui ont demandé le chômage partiel, ce paradoxe est à nuancer. D'une part, ils rappellent que l'arrêt des opérations non-urgentes, imposé par Berne le 16 mars, va leur coûter très cher. Ils se doivent donc de prendre des mesures.

"Toute l’activité non élective non urgente s’est arrêtée dans les hôpitaux en Suisse", explique Gilles Rüfenacht, président de Genève-Cliniques. Et d'ajouter:  "Cela concerne la médecine préventive, les consultations de suivi, l’imagerie diagnostique, une grande partie de la chirurgie programmée. Dans le même temps, les cliniques ont contribué à l’effort commun de lutte contre le Covid-19. Mais ce volume est bien inférieur à ce que les cliniques assumaient avant la crise, soit plus de 23'000 opérations par an."

Imprévisibilité de la pandémie

Certains établissements assurent d’autre part que leurs demandes concernent essentiellement du personnel administratif ou hôtelier. Même si des logopédistes ou des physiothérapeutes peuvent être concernés, selon Patricia Albisetti, la secrétaire générale de la FHV, qui regroupe tous les hôpitaux vaudois à l’exception du CHUV et des cliniques privées.

Enfin, ces différentes institutions rappellent le caractère imprévisible de la pandémie qui complique la planification du personnel nécessaire. "Au départ, nous redoutions un scénario à l’italienne. Dans ces conditions, l’appel à l’armée fait sens. Cela nous permet de tenir dans la durée. Car on ignore encore combien de temps l’épidémie va se poursuivre", rappelle Olivier Guerdat, porte-parole de H-JU.

Interrogé sur cette situation singulière, le DDPS indique que "l’armée est engagée selon les demandes des cantons mais que comme l’a dit le brigadier Raynald Droz mardi soir dans l’émission Forum, elle évalue actuellement son dispositif."

Raphaël Leroy/ther

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