Publié le 29 février 2020 à 09:56

"A Lesbos, les camps rappellent les camps de concentration"

Geopolitis
Réfugiés, la honte sans fin Geopolitis / 26 min. / le 01 mars 2020
De retour d'une mission pour les Nations unies à Lesbos en mai dernier, l'écrivain et sociologue suisse Jean Ziegler livre un récit glaçant sur les camps de réfugiés en Grèce et accuse l'Union européenne d'une stratégie délibérée de refoulement et de dissuasion vis-à-vis des migrants.

"La situation y est tout à fait inhumaine, abominable", assène d'emblée Jean Ziegler, invité dans l'émission Géopolitis. Au mois de mai dernier, le sociologue s'est rendu dans le camp de Moria, le camp le plus surpeuplé et sans doute le plus insalubre d'Europe, situé sur l'île grecque de Lesbos. Dans cet espace conçu pour moins de 3000 personnes, 19'000 migrants et réfugiés attendent parfois des années que leurs demandes d'asile soient traitées.

"Là-bas, les gens sont traités comme des animaux", s'indigne Jean Ziegler. "La nourriture est totalement insuffisante et souvent immangeable. Il y a une seule toilette puante, et généralement bouchée, pour plus de 100 personnes. Il n'y a pas de chauffage du tout. (...) Les camps inofficiels dans les oliveraies sont de vrais bidonvilles, avec des cahutes en plastique, des branches séchées, qui s'effondrent à la première pluie." Encore bouleversé de sa mission sur les îles de la mer Egée, Jean Ziegler la raconte dans un livre publié en janvier, "Lesbos, la honte de l'Europe", un plaidoyer contre la politique d'accueil européenne.

"Ce qui est le plus terrible peut-être, c'est le désespoir de l'attente", dit-il. "D'être complètement coupé de toute information derrière ces barbelés. Les tentatives de suicide d'enfants se multiplient et les cas d'auto-mutilation aussi". Médecins sans frontière (MSF) avait déjà alerté en 2018 sur l'urgence sanitaire dans le camp de Moria: près d'un quart des enfants s’étaient déjà fait du mal, avaient tenté de se suicider ou avaient pensé au suicide. "Médecins sans frontière parle de "camps de concentration", poursuit Jean Ziegler."Ce terme est très fort et j'y souscris totalement".

La Grèce sous pression

Arrivées de migrants et réfugiés en Europe de 2015 à 2019. Arrivées de migrants et réfugiés en Europe de 2015 à 2019. [Géopolitis - RTS]

Si les arrivées de migrants et de réfugiés en Europe baissent globalement depuis 2015, la Grèce est redevenue la première porte d’entrée sur le continent - 71'386 arrivées l’an dernier - suivie de l'Espagne (32’513), depuis que l'Italie a considérablement durci sa politique d’accueil sous le gouvernement Salvini. Cette tendance se poursuit depuis le début de l’année.

La tension monte aussi bien dans les camps qu'au sein de la population locale. Fin janvier, les services publics des îles de Lesbos, Samos et Chios ont observé 24 heures de grève, en exigeant le départ immédiat des milliers de requérants. Athènes prévoit de construire de nouveaux centres d'accueil fermés sur les îles grecques, mais aussi des barrières flottantes sur la mer Egée pour endiguer l'arrivée des migrants.

Flux migratoires vers la Grèce, l'Espagne et l'Italie en 2019. Flux migratoires vers la Grèce, l'Espagne et l'Italie en 2019. [Géopolitis - RTS]

L'Union européenne mise en cause

Jean Ziegler pointe une stratégie délibérée de l'Union européenne pour non seulement repousser les migrants en mer, mais aussi les dissuader de rejoindre l'Europe. "Frontex, en plus des gardes-côtes turcs et grecs, interceptent violemment, avec des matraques électriques, avec aussi des destructions des bateaux pour les forcer à retourner d'où ils viennent", affirme-t-il. "Et pour ceux qui réussissent à passer, on leur crée des conditions abominables, en espérant que d'autres réfugiés renoncent à partir."

"La réalité est plus nuancée", réagit Isabelle Ory, correspondante de la RTS à Bruxelles. Elle assure qu'il n'existe aucune stratégie délibérée de dissuasion et de terreur des navires de Frontex, "dont les mouvements sont ultra-contrôlés". En revanche, dit-elle, "les navires dépendants des Etats peuvent avoir des comportements plus contestables."

Jean Ziegler critique aussi violemment le Haut-Commissaire des Nations unies pour les réfugiés, Filippo Grandi, notamment pour son absence à Moria. "Je trouve Jean Ziegler bien sévère avec le Haut-Commissaire", rétorque Philippe Leclerc, représentant du HCR en Grèce. "Lors de son élection, Filippo Grandi est venu immédiatement sur l’île de Lesbos en février 2016. Lorsque la situation en 2019 est devenue intenable, il est venu. Il a vu par lui-même les conditions dans lesquelles vivaient les demandeurs d’asile et a réclamé au gouvernement grec une action, puis à l'Union européenne."

Urgence humanitaire en Syrie

Depuis le mois de décembre dans la région d'Idlib dans le nord-ouest syrien, l’offensive du régime de Bachar al-Assad et son allié russe cible sans relâche les derniers bastions de l’opposition. Les Nations unies estiment à 900'000 le nombre de civils qui ont dû fuir les combats.

"Les 900'000 personnes massées à la frontière turque, il faut les laisser entrer en Turquie, et puis en Europe, leur donner une protection, au lieu de liquider le droit d'asile", plaide Jean Ziegler. "550 millions d'habitants en Europe, vous voulez dire qu'une dizaine de milliers de plus on ne peut pas les intégrer ?" Le sociologue appelle à "une insurrection des consciences". Avant de conclure: "Nous sommes Européens, nous avons les moyens démocratiques de nous insurger et de forcer Bruxelles à changer radicalement sa politique."

Mélanie Ohayon

Publié le 29 février 2020 à 09:56

La Turquie en première ligne

La Turquie héberge sur son sol 3,6 millions de réfugiés syriens.

En 2016, Ankara et l’Union européenne trouvent un accord pour réguler le flux de passages des migrants vers l'Europe.
Et la Turquie obtient la garantie de recevoir une aide financière de plus de 6 milliards de francs. Mais depuis l'intensification des combats en Syrie, qui ont fait plusieurs dizaines de morts chez les soldats turcs, la Turquie a annoncé qu'elle va cesser de retenir les réfugiés syriens qui veulent rejoindre l'Europe. Les gardes-frontière grecs ont empêché vendredi des centaines de migrants de traverser la frontière au nord-est du pays.

Pour diminuer le nombre de réfugiés dans son pays, le président turc veut établir une zone tampon dans le Nord-Est de la Syrie, où il souhaite réinstaller 2 millions de réfugiés. C'est donc en partie en leur nom, que le président turc a lancé en octobre dernier une intervention militaire dans l’enclave kurde en Syrie après le retrait des troupes américaines.