Modifié le 19 novembre 2019 à 08:29

Cette traque des corrompus à laquelle les Maliens ne croyaient plus

Le drapeau malien porté par des citoyens lors d'une manifestation du 2 juin à Bamako
Cette traque des corrompus à laquelle les Maliens ne croyaient plus La Matinale / 1 min. / le 18 novembre 2019
Au Mali, un nouveau ministre de la justice mène ces derniers mois une véritable croisade contre la corruption. Soutenue par la population et les jeunes magistrats, cette purge n'épargne pas les hauts-placés, et fait souffler un vent d'espoir dans le pays.

"C’est une vraie révolution, s’extasie Ibou Sy depuis Bamako. Les Maliens n’y croient même pas, tant ils ont pris l’habitude d’être déçus par le justice".

C’est en avril passé que tout bascule, raconte le journaliste de RFM et Tropic TV. Une marche massive de la population dans les rues de la capitale demande le départ du premier ministre en place, Soumeylou Boubèye Maïga . Ce dernier démissionne, un accord est trouvé entre l’opposition, la société civile et le président Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) pour former une nouveau gouvernement.

Le ministère de la justice est confié à Malick Coulibaly, un avocat formé en France, qui avait déjà occupé ce poste dans un gouvernement de transition en 2012. Son premier tour de force consiste à nommer un nouveau procureur général, Mamadou Kassogué, à la tête du "pôle économique et financier", une juridiction malienne chargée des délits et crimes économiques. Ensemble, ils lancent une lutte anti-corruption.

>> Le poste Facebook publié par Malick Coulibaly après sa nomination:

Hauts-placés inculpés

"Cette nouvelle équipe fait un travail incroyable, estime Ibou Sy. De l’indépendance du Mali à aujourd'hui, on n’avait jamais vu autant d’arrestations, surtout de personnes aussi proches du pouvoir."

Le maire du district de Bamako, Adama Sangaré, ainsi que d’autres élus communaux sont arrêtés pour des affaires de corruption présumée. C’est aussi le cas de Bakary Togola, roi du coton et président des Chambres d’agriculture du Mali (APCAM). Ou encore le président du Conseil régional de Kayes, Bandiougou Diawara, et certains de ses proches.

"Beaucoup de dossiers avaient déjà été identifiés par le "vérificateur général", chargé de surveiller les irrégularités dans l’administration malienne, explique le journaliste. Le pôle économique et financier se base surtout sur son rapport 2018 pour traquer les fraudeurs."

Corruption épidémique

Car, au Mali, la corruption est si importante qu’elle s’est banalisée, regrette Ibou Sy. Si par le passé plusieurs ministres ont tenté de la combattre, ils ont tous fini par être limogés. Malick Coulibaly, lui, est protégé par sa grande popularité.

"Il a le soutien des religieux et de toute la communauté malienne, ainsi que de beaucoup de politiques, explique l’analyste. C’est difficile de chasser une telle personne. La population se révolterait et cela risquerait d’être incontrôlable."

La population malienne manifeste régulièrement, d’une part pour soutenir l’armée dans sa lutte contre le terrorisme, et de l’autre pour encourager les actions de la justice contre la corruption. Les réseaux sociaux sont truffés de messages de remerciements au ministre de la justice. La presse, elle, l’encense pour ses actions. Ses détracteurs, rares à trouver, lui reprochent une justice "sélective et populaire", politiquement axée.

>> L'un des tweets en soutien au ministre de la justice Malick Coulibaly:

La revanche des jeunes magistrats

Mais si le Mali vit cette "révolution", ce n’est pas uniquement le fait de Malick Coulibaly, rappelle le journaliste. L’arrivée d’une nouvelle génération de magistrats joue selon lui un rôle primordial. Déçue par ses prédécesseurs, celle-ci a pris la tête des syndicats, et organisé une grève des magistrats qui a duré 100 jours.

Un évènement historique, visant à revendiquer de meilleures conditions matérielles, financières et sécuritaires. N’ayant pas obtenu satisfaction, ces jeunes magistrats se disent déterminés : "J’ai discuté avec eux. Ils m’ont dit que même si Malick Coulibaly partait, ils continueraient la lutte implacable contre la corruption."

Pressions de partenaires comme la France

Autre facteur de changement, la pression exercée par les "partenaires techniques et financiers". Il s'agit des pays qui aident financièrement le Mali, dont plusieurs de l’Union européenne, à commencer par la France. "Une fois que l’argent est remis au trésor public malien, ces pays n’ont plus le contrôle dessus, explique Ibou Sy. Quand ils voient que ces fonds sont mal gérés, ils sont réfractaires à en débloquer de nouveaux."

Les Maliens et Maliennes sont également inclus dans cette nouvelle lutte anti-corruption. "Ils commencent à comprendre que la justice ne plaisante plus", constate Ibou Sy. Les citoyen.ne.s sont ainsi appelés à dénoncer ceux qu’ils soupçonnent de fraude.

Des associations ont porté plainte contre leur mairie. C’est le cas dans la ville de Kati, explique un jeune militant de cette commune: "Avant les personnes arrêtées étaient vite relâchées pour non-lieu et même dédommagées par l’Etat. Aujourd’hui, elles se retrouvent en prison ou en procès."

Se sentant menacés, des maires maliens ont récemment organisé une grève de 6 jours pour manifester leur soutien à leurs collègues interpellés. Vent de panique d’une part pour le système en place, et souffle d’espoir de l’autre pour la jeunesse malienne. "Pour nous, Malick Coulibaly est plus important que tous les autres membres du gouvernement. C'est un héros", revendique l’activiste.

Mouna Hussain

Publié le 19 novembre 2019 à 06:52 - Modifié le 19 novembre 2019 à 08:29