Publié le 14 juin 2019 à 13:53

La difficulté de concilier maternité et création pour les femmes

La difficulté de concilier art et enfants tient assurément de la nature du métier de création. Mais c'est aussi une question d'égalité entre hommes et femmes.
La difficulté de concilier art et enfants tient assurément de la nature du métier de création. Mais c'est aussi une question d'égalité entre hommes et femmes. [Peter Klaunzer - Keystone]
La grand-messe de la création, Art Basel, a ouvert ses portes. Et une constante persiste: on ne compte que peu de mères parmi les artistes. Pourquoi? Le casse-tête de l'équilibre carrière-enfants n'est pas la seule explication.

Anne Weber avoue être pétrifiée à l'idée de concilier maternité et création. Cette réalisatrice de films d'animation de 38 ans a donc tout simplement décidé de ne pas avoir d'enfants.

Elle est aujourd'hui pour quelques jours à Berlin, dans le cadre de son travail. Nous échangeons par Skype. Anne Weber porte la frange et de grosses lunettes en plastique. Elle pèse ses mots avant de répondre à mes questions.

Elle a décidé en toute connaissance de cause de ne jamais avoir d'enfants. Au passage: Anne Weber est un nom d'emprunt. Elle ne souhaite pas apparaître sous sa vraie identité, car elle ne veut pas que ses homologues féminines qui ont des enfants sachent qu'elle ne les envie pas du tout. Elle ne voudrait connaître ni la chape de responsabilité qui pèse sur leurs épaules, ni la pression des autres et de leurs attentes.

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Retour aux clichés d'antan

"J'entends souvent dire que les femmes qui travaillent à 100 % ne devraient pas avoir d'enfants." L'artiste n'arrive pas à croire que ce cliché perdure dans un environnement pourtant aussi ouvert et progressiste que le sien.

Selon Anne Weber, les artistes féminines ne sont pas épargnées par les attentes de la société envers les mères – c'est-à-dire qu'elles se sacrifient et fassent tout pour leurs enfants.

Et ce n'est pas sans conséquences: "Je vois bon nombre de femmes rattrapées par la distribution des rôles d'antan", souligne-t-elle. Pour elle, il serait inconcevable de conjuguer maternité et activité artistique. C'est pourquoi elle a décidé qu'elle ne serait pas mère: "Malheureusement je ne peux pas nier une certaine pression" – d'autant qu'elle aime les enfants et regrette de ne pas en avoir.

Jusqu'ici, les réflexions d'Anne Weber ne diffèrent pas de celles des autres femmes actives.

"Mes films sont mes bébés"

Le choix d'Anne Weber est aussi lié à la particularité de son métier. Elle le dit elle-même: "Mon activité d'artiste est bien plus qu'un job 'nine to five'. On n'est pas seulement artiste entre le moment où on arrive dans son atelier et celui où on le quitte."

Ses projets exigent une quasi omniprésence, du cœur à l'ouvrage et beaucoup d'énergie: "Parfois, je me dis que mes films sont mes bébés."

Elle n'est pas sûre qu'elle aurait la même passion et la même énergie si elle avait des enfants.

La couleur de l'argent

Autre raison de son choix: l'argent. Si elle avait des enfants, elle aurait des difficultés financières. Ses revenus sont irréguliers: "Du moment que je suis la seule concernée, je peux gérer. Mais avoir des enfants serait une bien trop grande responsabilité financière."

Anne Weber pense que si elle avait une famille, elle devrait prendre un autre travail. Et abandonner la création. C'est la conclusion à laquelle arrivent de nombreux artistes, féminines surtout.

C'est un constat que fait aussi Visarte, l’association professionnelle des artistes visuels en Suisse. L'an dernier, elle a mené une grande enquête autour du thème "Art et enfants".

Sur les 2650 membres actifs que compte l'association, seule une poignée ont répondu à l'appel; à peine 200 questionnaires ont pu être évalués. Mais si peu nombreuses soient-elles, les réponses étaient très parlantes.

Les artistes ont tendance à renoncer à fonder une famille – à moins de faire une croix sur leur passion. La première raison évoquée est l'argent, indique Regine Helbling, historienne d'art et gérante de Visarte Suisse.

Regine Helbling, historienne d'art et gérante de Visarte Suisse.
Regine Helbling, historienne d'art et gérante de Visarte Suisse. [Visarte]

Une triple gageure

Gagner de l'argent tout en s'occupant de ses enfants: c'est le défi auquel sont confrontés de nombreux actifs. Mais dans quelle mesure le domaine de l'art est-il plus impacté?

"Bien souvent, les artistes ne peuvent pas vivre de leur passion", admet Regine Helbling. Ils doivent cumuler les jobs pour pouvoir se financer. "Concilier enfants, art et plusieurs emplois, c'est une véritable gageure", ajoute-t-elle Helbling. Une triple gageure.

Allocations et autres pierres d'achoppement

Les structures de la scène artistique ont elles aussi leurs pierres d'achoppement. Les familles ne sont par exemple pas les bienvenues dans les résidences artistiques, qui sont très courues. "Souvent, il est dit explicitement que les enfants ne sont pas acceptés", explique Regine Helbling.

A quoi s'ajoute le fait que beaucoup d'artistes se sentent isolés. L'enquête de Visarte a montré combien les échanges entre artistes-parents sont inexistants.

S'agissant de l'art et des enfants, la société, les institutions et les autorités n'ont aucune conscience de ce qui se joue en coulisses. C'est un sujet tabou parmi les artistes, tout comme la question des subsides et autres soutiens financiers dans le monde des expositions.

Conclusion de l'enquête de Visarte

"Celle qui a un enfant"

Anna-Sabina Zürrer peut le confirmer: on ne thématise pas assez cette question. A 38 ans également, cette artiste et enseignante d'art a un petit garçon qui va à la maternelle. Elle partage son éducation avec son père, dont elle est séparée.

Anna-Sabina Zürrer ne veut pas rester anonyme. Mais elle a aussi beaucoup réfléchi à l'image qu'elle donnerait au public. Elle ne veut pas être vue comme "celle qui a un enfant".

Beaucoup de travail pour un petit salaire, et une vie sociale quasi inexistante: Anna-Sabina Zürrer dans son atelier.
Beaucoup de travail pour un petit salaire, et une vie sociale quasi inexistante: Anna-Sabina Zürrer dans son atelier. [Lukas Keller - SRF]

"Malheureusement, c'est une image encore trop négative sur la scène artistique", déplore-t-elle. Dans son curriculum vitae, elle ne fait pas état de son statut de mère. Comme beaucoup de ses homologues féminines.

Pour les artistes-pères, c'est souvent différent: "Dans les neuf mois qui précèdent l'arrivée de leur enfant, les pères en devenir ne se voient jamais demander s'ils envisagent d'abandonner leur art", remarque-t-elle. A elle par contre, on le lui a souvent demandé.

"L'art est aussi imprévisible qu'un enfant"

Originaire de Zurich, Anna-Sabina Zürrer vit et travaille à Lucerne. De son bureau, à l'école, elle a une vue directe sur le Lac des Quatre Cantons. Mais si beau cet écrin soit-il, Anna-Sabina a très peu de temps pour ses loisirs. La voilà qui quitte d’un pas rapide le bâtiment scolaire pour aller en ville.

Pour elle, "l'art est aussi imprévisible qu'un enfant". Il peut toujours arriver quelque chose. Elle mentionne aussi les horaires de travail irréguliers. Lorsqu'une exposition se profile, Anna-Sabina Zürrer ne compte pas ses heures et travaille nuit et jour.

Pas de temps pour les loisirs

Comme elle est séparée du père de son enfant, elle doit être encore mieux organisée et caler tous ses rendez-vous professionnels les jours où elle est seule.

Sa vie sociale en a pris un coup et les loisirs sont de lointains souvenirs. "C'est le prix à payer", dit-elle en montant dans le bus qui l'emmène vers l'atelier qu'elle partage avec une amie. A peine est-elle arrivée qu'il se met à pleuvoir.

Exceptionnellement, son fils est avec elle. Il dessine un château en grignotant des carottes pendant que sa maman se confie.

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Beaucoup de travail pour un maigre salaire

Depuis la naissance de son enfant, difficile de se plonger dans une nouvelle thématique. Cela demande du temps et du calme – et ce sont des "denrées rares quand on a un enfant. D'un seul coup d'un seul, les nombreuses heures non payées à l'atelier ne vont plus de soi" – c'est même un poids.

L'an prochain, Anna-Sabina Zürrer présentera son œuvre sur 1000m au Kunst(Zeug)Haus de Rapperswil – un honneur toutefois difficilement viable financièrement. Son cachet représente un tout petit mois de salaire, alors qu'elle y a consacré neuf mois de travail.

Prendre de la distance

Anna-Sabina Zürrer a la chance d'être soutenue par l'école où elle enseigne: elle pourra prendre des congés non payés pour assurer son exposition. Mais elle ne sait pas encore comment elle comblera le manque à gagner.

Des heures et des heures dans son atelier – et à enseigner. Anna-Sabina Zürrer jongle entre deux métiers. Comme beaucoup d'artistes.
Des heures et des heures dans son atelier – et à enseigner. Anna-Sabina Zürrer jongle entre deux métiers. Comme beaucoup d'artistes. [Lukas Keller - SRF]

Cela ne l'empêche pas pour autant de penser que combiner art et famille est tout à fait possible. Elle dit même en tirer un certain profit. La maternité la force à prendre de la distance par rapport à ses œuvres: "Grâce à mon fils, j'ai appris à vivre pleinement chaque moment".

Se concentrer sur une activité, ne serait-ce que pour un bref instant: voilà ce que lui a enseigné son fils.

Mais malgré tout: elle aimerait que les artistes dans sa situation soient mieux compris, en particulier dans le monde de l'art. Et notamment lorsqu'ils produisent moins de travaux créatifs qu'auparavant. Ou que leur CV n'arbore pas une longue liste de résidences artistiques dans le monde entier.

Tour de force

Pour l'association Visarte, il est clair que cela doit changer. Sa gérante, Regine Helbling, souhaite tout d'abord que des workshops soient organisés avec les artistes pour trouver des solutions.

Ateliers et séjours à l'étranger devraient être plus compatibles avec la vie de famille, l'offre de réseautage et d'information devrait être étendue. Mais Regine Helbling souhaite que cette sensibilisation s'étende plus largement au contexte politique.

La difficulté de concilier art et enfants tient assurément de la nature du métier de création. Mais c'est aussi une question d'égalité entre hommes et femmes.

Alors peut-être est-il juste que cette semaine ne soit pas seulement celle d'Art Basel, mais aussi celle de la grève des femmes.

Emilie Buri (SRF)

Cet article a été publié sur SRF Kultur

Publié le 14 juin 2019 à 13:53