Modifié le 28 mai 2015

Circuit fermé, ballet

Circuit fermé
Circuit fermé [ - TSR 1976]
La chorégraphe suisse Brigitte Matteuzzi est l'auteur du ballet Circuit fermé créé en 1975 à l'issue d'un concours lancé par la Télévision suisse romande afin de promouvoir la danse adaptée aux moyens télévisuels. Elle a répondu à nos questions.

Comment a commencé l’aventure ? La TSR a lancé, en 1974, un concours basé sur une idée bien précise: créer un argument chorégraphique en utilisant les moyens techniques télévisuels spécifiques. Jusque-là, tous les ballets étaient filmés tels quels, reproduisant ce que l'œil du spectateur avait l'habitude de voir, avec une seule caméra centrale et éventuellement une caméra latérale pour les plans plus rapprochés. J’ai gagné ce concours d’argument chorégraphique avec comme conséquence la commande de réaliser un ballet entièrement télévisuel et donc impossible à reproduire sur scène.

Le pionnier de l'évolution technique était à l’époque Jean-Christophe Averty, précurseur de l’art vidéo à la Télévision française. Ses émissions de variété étaient incroyablement novatrices! Pour la danse, ce fut la danseuse et chorégraphe suédoise Birgit Cullberg qui osa LA révolution de la conception chorégraphique télévisuelle.

Quel est l'argument narratif du ballet ? L’argument est futuriste : une humanité guidée par LA MAIN (invisible), liée à celle-ci par uncasque et un mini-ordinateur installés sur le ventre des êtres humains; des veines apparentes laissent passer des courants colorés qui les nourrissent ainsi de la Pensée Unique. Tout ce monde n'a plus de regard individuel - pas encore tout à fait robots, mais tous robotisés.

Dans cet univers où la sensibilité est oubliée, un homme cherche, sans le savoir, à échapper aux contraintes. Il sort du circuit, ne fonctionne plus normalement. Il rencontre un autre humain, une femme, et ensemble, en dépit de LA MAIN, ils vont recréer le couple et l'amour. Leur exemple en entraîne d'autres, qui les suivent. Ensemble, ils fuient, s'échappent de ce monde robotisé et débouchent d'étage en étage sur une magnifique prairie, avec des chemins qui s'éloignent, se croisent, se perdent…

Jusqu'au moment où ils découvrent, que ces chemins sont les lignes de LA MAIN; et cette Main se referme lentement sur eux, les capturant à nouveau: nous évoluons en Circuit fermé!

Comment s’est déroulée la réalisation technique du ballet ? La transposition scénique du ballet n’a pas été évidente. Il m’a fallu dessiner plan par plan chaque séquence, un chronomètre à la main. Imaginer comment donner l’impression d’un regard sans émotion, quels costumes prévoir pour les danseurs (il n’y avait pas de costumière à la TSR, les indications étaient données par le décorateur).

Les décors principaux de Serge Etter étaient à peine plus grands que 50 /50 /70 cm et fabriqués à partir d’éprouvettes. Les danseurs devaient évoluer dans un espace bleu uni indispensable aux trucages multiples. Sans aucun repère, hormis de petites croix sur le sol et la maquette en mémoire, ils étaient soumis à un tournage "séquence par séquence", sans ordre chronologique, donc sans l'appui de la continuité du ballet, en évoluant sur une musique sans structures rythmiques rassurantes. Une deuxième paire d'yeux dessinés sur leurs paupières (pour donner l'impression de cette "robotisation") les obligeait à se mouvoir en aveugle. Un travail difficile et avec finalement peu de danse, l’ensemble de la réalisation étant faite de trucages.

Les limites des innovations techniques, bien que nombreuses mais pas encore totalement maîtrisées à la réalisation, n’ont à mon sens pas permis de traduire en images toute la symbolique de la Main, notamment lorsqu’elle se referme sur les humains évadés; ceux-ci se retrouvent alors simplement sur un plateau de télévision vide.

La musique fut rajoutée en grande partie à la fin du montage, une démarche totalement inhabituelle. Nous n’en avions que des ébauches au moment du tournage. Mais le travail avec le compositeur Eric Gaudibert, décédé en 2012, et le Centre de recherches sonores de la Radio suisse romande fut passionnant, grâce à une recherche permanente au niveau des ambiances et des intentions chorégraphiques ou visuelles.

Tous ces efforts réunissant de nombreuses innovations techniques, ont été récompensés par le Prix Italia 1976,plus haute distinction en domaine télévisuel - grâce au concours organisé par la TSR et à une équipe technique enthousiaste, découvrant le nouveau Studio 4 encore en rodage.

Circuit fermé doit être regardé aujourd'hui avec le recul de ce qui était possible de faire en 1974!

Propos recueillis par Sophie Jaton Schneider.

Publié le 28 mai 2000 - Modifié le 28 mai 2015