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"Une femme entre dans le champ" d'Emmanuelle Tornero, portrait d'une mère à la dérive

L'écrivaine Emmanuelle Tornero. [Editions Zoé - Roman Lusser]
Entretien avec Emmanuelle Tornero, autrice de "Une femme entre dans le champ" / QWERTZ / 20 min. / le 12 février 2024
Premier roman d’Emmanuelle Tornero, "Une femme entre dans le champ" se penche sur le quotidien et les pensées de L, chamboulée par la naissance de son enfant. Ce nouveau statut déclenche chez elle une forte acuité, doublée d’une profonde solitude.

Que ressent-on à la naissance d’un enfant? Du désarroi, de la sidération, une folle tendresse ou encore un sentiment de toute puissance? L, le personnage principal d’"Une femme entre dans le champ", est traversée par toutes ces émotions de manière amplifiée. Jusqu’au fameux jour où elle décide d’abandonner son travail et son mari pour partir sur les chemins avec son bébé.

Mystère et magie

Les férus de dialogues et de descriptions seront peut-être déçus en découvrant le personnage de L. L’héroïne évoquée par Emmanuelle Tornero n’a pas de passé, pas d’amis, ni famille (hormis son conjoint). Son travail et ses hobbies ne sont pas détaillés, tout comme son physique. Seule la relation fusionnelle avec son enfant est représentée.

L’enfant regarde la cime des arbres découper le ciel, puis s’endort … L voudrait dormir comme l’enfant, poussée sous les arbres dans une poussette cahotant doucement.

Extrait d'"Une femme entre dans le champ" d'Emmanuelle Tornero

Cette aura de mystère et de grande solitude s’accompagne d’événements magiques et inexplicables. A la lecture, on découvre que L a perdu les lettres de son prénom et que la chaise de son balcon a décidé de s’évader pour se réfugier dans la verdure d’un canal. Sans oublier le figuier étrangleur qui s’enroule et tisse son emprise, jour après jour, autour de l'héroïne.

Violence sous-jacente

L passe beaucoup de temps à dormir et à observer les détails du quotidien. Sous ses yeux, les objets se mettent à bouger, tout comme cette fissure au plafond, chez elle. Elle scrute aussi beaucoup son bébé: ses petits doigts, ses ongles, son corps chaud et son ventre qui se remplit et se vide plusieurs fois dans la journée.

Pourtant, derrière ces examens attentifs se cache une grande violence, notamment lorsque l’héroïne imagine qu’elle pourrait écraser son enfant.

Elle sent sous son pied les petites côtes une à une céder, ployer d’abord puis se rompre en craquant… Il y aurait du sang dans la bouche, dans la couche.

Extrait d'"Une femme entre dans le champ" d'Emmanuelle Tornero, ed. Zoé

Emmanuelle Tornero ne s’interdit rien dans la relation entre cette femme et son enfant. La tendresse, tout comme la violence imaginée, sont présentes. L’autrice confie dans le podcast QWERTZ du 12 février qu’elle a voulu susciter à la fois un jugement et de l’empathie de la part des lecteurs et lectrices.

Jeux d’écriture

De par son originalité, la manière d’écrire d’Emmanuelle Tornero mérite d’être évoquée. Pour structurer les chapitres de son roman, l’autrice a choisi de les organiser autour d’un jour J. Les événements qui se déroulent avant et après ce fameux jour sont allègrement mélangés, un joli clin d’œil au premier métier de l’autrice: "Comme je fais de la création sonore, j’ai l’habitude de faire des montages et de les agencer dans le désordre", précise-t-elle.

Ce désordre permet d’esquisser un portrait kaléidoscopique de l’héroïne, en intégrant des ellipses et des vides. Mais Emmanuelle Tornero n’en reste pas là en termes d’expérimentation; certains passages ressemblent à des poèmes, d’autres sont privés de majuscules et de ponctuation. Le but, dit-elle, est de "corréler l’écriture à l’état émotionnel du personnage". Et il faut reconnaître que cela fonctionne magnifiquement bien.

Sarah Clément/aq

Emmanuelle Tornero, "Une femme entre dans le champ", ed. Zoé.

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