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"Qu'une seule âme sur la Terre" de Raphaël Aubert, la musique intime du 20e siècle

L'écrivain et journaliste Raphaël Aubert. [Michel Gaudard - Editions Noir sur Blanc]
Entretien avec Raphaël Aubert, auteur de "Qu'une seule âme sur la Terre" / QWERTZ / 30 min. / le 17 mars 2022
Reporter et écrivain, Raphaël Aubert revient au roman avec "Qu'une seule âme sur la Terre". Un récit hanté par la musique qui nous emmène de Lausanne à Rome, de Bayreuth à Berlin sur les traces d’un violoniste au destin chahuté par les tourments de la guerre.

Il est pour lui "l’inconnu de son enfance". Cet être mystérieux dont le souvenir et l’absence hantent sa vie d’une manière insidieuse. Dans "Qu’une seule âme sur la Terre", nouveau roman de Raphaël Aubert, cette ombre que le narrateur piste aux quatre points cardinaux détient un secret dont le sens lui échappe.

De Berlin à Rome

L’homme se laisse pourtant approcher, pour autant qu’on sache où le trouver. Violoniste polonais emporté dans les tourments de la Seconde Guerre mondiale, Antonin Tcherniakovski connaît l’internement en Suisse, dans un ancien hôtel d’Henniez. Déterminé à parfaire son français, il y fait la connaissance d’Alberte, une jeune institutrice et violoniste amateur. L’harmonie amoureuse qu’ils se découvrent cède à l’appel du front et le soldat poursuit son chemin, d’une décennie à l’autre, du Berlin de la Guerre froide aux beaux quartiers de Rome.

Peut-être en va-t-il des mystères de nos vies comme de certaines énigmes, comme de ce qu’on a trop voulu connaître. Une fois résolues, elles perdent toute signification.

Extrait de "Qu’une seule âme sur la Terre" de Raphaël Aubert

A l’exception de quelques rencontres ponctuelles, le narrateur de ce roman n’aura que peu l’occasion de fréquenter cet homme auquel il se sent mystérieusement attaché. Par quelques indices, par le témoignage de ses proches, par ses souvenirs qui s’effilochent, le narrateur sans nom reconstitue petit à petit le parcours du violoniste et précise, sans jamais en avoir le coeur net, le lien singulier qui l’unit à cet "inconnu de son enfance".

Une écriture picturale

Ancien journaliste à la RTS, essayiste épris d’art pictural, Raphaël Aubert dépeint avec un sens du détail remarquable la manière dont la grande Histoire conspire à bouleverser l’histoire intime de ses personnages. Sautant d’une époque à l’autre, transportant son lectorat au cœur de villes hantées par les spectres du passé, retraçant avec minutie le parcours d’un soldat soumis aux cahots du conflit mondial, le romancier vaudois nourrit de détails personnels sa fiction politique.

Je crois que ce qui accrédite la vérité de la fiction, qui est toujours un mensonge, ce sont les détails. Et c’est dans les trous de l’histoire qu’on peut imaginer raconter de la fiction.

Raphaël Aubert

Très documenté, son roman à la construction complexe multiplie, comme au sein d’une spirale, les points de rencontre entre le narrateur et ses fantômes. Avec, au cœur de ce dispositif, une question centrale: que sait-on de soi-même, de ses proches, au-delà des souvenirs qui, très vite, rejoignent le champ de la fiction?

Reste alors la musique: personnage clé de ce récit, le chef d’orchestre allemand Wilhelm Furtwängler, figure de la résistance face aux vents mauvais de son temps, incarne ici le salut par l’art. Avec, en guise de vade-mecum, le grand poème qui donne son titre au roman: "L’hymne à la joie" de Schiller, porté par le grand crescendo de la 9e symphonie de Beethoven. La promesse d’un renouveau, dont les accents pacifistes résonnent avec l’actualité douloureuse de notre temps.

Nicolas Julliard/aq

Raphaël Aubert, "Qu'une seule âme sur la Terre", ed. Buchet-Chastel.

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