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"Les six fonctions du langage", un roman-photo qui "nique le game"

Clémentine Mélois. [Bénédicte Roscot]
L'invitée: Clémentine Mélois, "Les six fonctions du langage" / Vertigo / 24 min. / le 9 avril 2021
Dans le roman-photo "Les six fonctions du langage", l'artiste Clémentine Mélois mélange esthétique des années 1970 et langage contemporain pour un résultat décalé et décapant.

Nos tics de langage d'aujourd'hui, les "de base", "au niveau de", "on part sur", "j'ai envie de dire" ou "niquer le game" dans la bouche de personnages de romans-photos brésiliens des années 1960-1970, rouflaquettes aux oreilles et pattes d'éléphants aux chevilles, c'est le décalage proposé par Clémentine Mélois au long des dix-huit histoires narrées dans l'ouvrage "Les six fonctions du langage".

Artiste plasticienne et écrivaine, l'auteure n'en est pas à son coup d'essai en matière de détournement. Dans son livre "Cent titres" (Grasset) paru en 2014, elle pastichait par l'image des classiques de la littérature. L'occasion de découvrir "Père et Gay", de Léon Tolstoï, ou "Mais Si", de Simenon.

A côté des listes de courses abandonnées, qui ont donné lieu à l'ouvrage "Sinon j'oublie" (Grasset, 2017), et des "timbres-poste autocollants moches" actuels, Clémentine Mélois avoue à la RTS collectionner "les phrases qui n'auraient eu aucun sens il y a quelques années". Ces "le basilic, c'est clivant", "pour la boussole il faut du réseau" ou "elle est partie en vacances avec son plan Tinder" sont à l'origine de l'idée de ce roman-photo.

Le choc de deux modes

"Je ne suis pas une spécialiste du langage", reconnaît l'auteure membre de l'OuLiPo, ce laboratoire d'écriture qui a compté en son sein Raymond Queneau et Georges Perec. Mais les tics de langage et les jargons l'amusent et la passionnent. Autant que les romans-photos brésiliens des années 1960-1970: "c'est un genre populaire, dans le bon sens du terme. Ce sont des situations archétypales, ces sont les grandes passions humaines: le drame, la bagarre, la trahison, l'amour, la haine".

La rencontre des deux se révèle savoureuse, d'autant plus que Clémentine Mélois n'a pas cherché à coller au découpage initial des histoires. "J'ai piqué les images qui m'arrangeaient dans ces romans-photos, sans souci de cohérence. Par exemple, d'une case à l'autre, les personnages ont changé de vêtements", explique-t-elle.

Au final, ce collage fait entrer en collision le top de la mode des années 1960-1970, qui paraît aujourd'hui totalement exotique, et les expressions du langage actuelles qui seront elles aussi, un jour prochain, surannées. "J'ai fait ça avec une très grande liberté. Je me suis tellement amusée à faire ce livre. C'était un très très grand plaisir parce que quoi de mieux que de faire quelque chose avec une obsession du moment?"

Propos recueillis par Pierre Philippe Cadert

Texte et adaptation web: Sébastien Blanc

Clémentine Mélois, "Les six fonctions du langage", Editions du Seuil.

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