Les clowns maléfiques au cinéma

Il y a eu le loup-garou, le vampire, la sorcière. Il faut désormais compter avec une nouvelle figure du mal pour effrayer les enfants: le clown sadique et cruel. Depuis "It" de Stephen King, on parle même de coulrophobie. Comment un personnage bienveillant est-il devenu un monstre?

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Poison clown

Le clown malfaisant, le vraiment très méchant, celui qui vient hanter nos nuits, celui qui pourchasse les enfants et parfois même les mange, ce monstre-là est typiquement américain. Il occupe une place importante dans la culture populaire, des comics aux mangas, des jeux vidéos aux séries Z. C'est le croque-mitaine contemporian.

Bien sûr, les clowns assassins existent aussi dans la culture européenne, mais ils sont tragiques ou pitoyables, blessants parce que blessés, mais jamais horrifiques.

Le clown dans le film "Ça" d'Andrés Muschietti.
Le clown dans le film "Ça" d'Andrés Muschietti. [Brooke Palmer - Warner Bros]
 

Le clown maléfique serait donc la partie la plus sombre de ce que nous sommes, celle que nous ne voulons pas voir, que nous refoulons et reportons sur d'autres: ce fameux "ça" décrit par Freud et repris par Stephen King. Quand il est cadré, le "ça" est une belle pulsion de vie; quand il n'a plus de contexte, il part en vrille.

>> A regarder:

Cinéma: "ça", la dernière adaptation de Stephen King
19h30 - Publié le 18 septembre 2017

Comment celui qui est censé faire rire et amuser les enfants peut-il se transformer en épouvantail? Deux événement ont contribué à populariser le clown maléfique.

Fait divers

Pendant six ans, entre 1972 et 1978, John Wayne Gacy, démocrate convaincu et chef d'entreprise, a attiré des adolescents dans son domicile de Chicago, les a violés, ligotés, torturés, tués puis enterrés dans son sous-sol ou jetés dans la rivière. Pour les séduire, il était déguisé en Pogo le clown. L'homme a fait 33 victimes, ce qui lui a valu une condamnation à mort en 1994. Son surnom de Clown Tueur et la médiatisation de l'affaire ont popularisé l'image du faux gentil bouffon capable des pires horreurs.

Un dessin du serial killer John Wayne Gacy déguisé en "Pogo le clown".
Un dessin du serial killer John Wayne Gacy déguisé en "Pogo le clown". [The Orchid Club - CC_BY_SA]

Best-seller

Le clown terrifiant imaginé par Stephen King dans "Ça" a pris vie à la télévision dans les années 90.
Le clown terrifiant imaginé par Stephen King dans "Ça" a pris vie à la télévision dans les années 90. [Lorimar TV/WB TV / The Kobal Collection - afp]
L'autre événement marquant, c'est le roman de Stephen King "It" publié en 1986, récit très sophistiqué qui recense un catalogue d'angoisses. Parmi elles, le clown Pennywise, une des apparences que prend Ça pour effrayer les enfants.

Best-seller international, suivi du téléfilm en 1990 qui a marqué toute une génération d'enfants, Pennywise ancre le pitre grimaçant et sadique dans la culture populaire contemporaine.

Depuis, un mot est apparu dans le dictionnaire: la coulrophobie, la peur des clowns.

Le visage effacé

Le clown, c'est d'abord beaucoup de maquillage, ce masque qui rend impossible au visage de traduire ce qu'il ressent, d'interdire grotesquement l'expression normale de la joie, de la douleur, de l'humiliation, de la douleur, et bien sûr de la méchanceté qu'il peut receler.

Dans la dernière partie des "Espions" (1927) de Fritz Lang, c’est sous le maquillage du clown Nemo que se cache Haghi, le criminel protéiforme qui rêvait de dominer le monde. Traqué par la police, il va se tirer une balle dans la tête en pleine scène, salué par les tonnerres d’applaudissements de spectateurs qui croient à une dernière pirouette.

>>A voir: La scène finale du clown du film "Les Espions" de Fritz Lang

 

 

 

 

Un mensonge qui fait peur aux enfants

C'est le maquillage qui effraie les enfants. Les visages du père et/ou de la mère sont rassurants, et il est facile d’y lire des interactions claires. Avec son maquillage outrancier qui noie les repères assimilés, le clown brouille les signaux et l’enfant peut facilement éprouver une sensation de dangerosité potentielle.

Une impression théorisée par l’ingénieur en robotique japonais Masahiro Mori: plus un robot se rapproche d’un être humain et plus ses imperfections deviennent visibles et anxiogènes. Malgré son absence de processeur, le clown répond à la même analyse, proche d’un homme mais suffisamment différent pour susciter cette perception du monstrueux.

 

 

 

Le professeur Hiroshi Ishiguro a créé un robot à son image.
Le professeur Hiroshi Ishiguro a créé un robot à son image. [Everett Kennedy Brown - Keystone]

 

 

Le clown sous la lune

Maquillage qui dissimule, ensemble composite qui met mal à l'aise, comportement erratique qui interpelle, tout cela peut fabriquer de l'angoisse. Mais ce qui suscite vraiment l'effroi, c'est l'effet de surprise: le clown qui surgit là où on ne l'attend pas.

>> A voir: Un extrait du film "Poltergeist" (1982):

 

Le clown est une convention de spectacle. Dans un cirque, au music-hall ou sur les planches, il a toute sa place. Sa maladresse est cadrée, ces excès maintenus par le clown blanc ou Monsieur Loyal. Mais ce même clown sympathique, enfantin et gaffeur, lâchez-le dans la nature et vous provoquerez l'épouvante.

L'acteur Lon Chaney, qui a souvent campé au cinéma les pitres pitoyables, résumait ce principe ainsi: "There is nothing funny about a clown in the moonlight" (Un clown sous la lune n'a rien de drôle") 

 

 

Le clown-vagabond

Le clown malfaisant pourrait aussi avoir une autre origine, beaucoup plus sociale et politique, qui remonterait au XIXe siècle. A cette époque, des milliers d'ouvriers se rendent dans les grandes villes des Etats-Unis pour travailler sur les chantiers du chemin de fer. Ils gagnent une misère, et l'hiver, pour ne pas mourir de faim, ces itinérants font des petits boulots, dont celui de clown.

Mal maquillés, criards, sales, ivrognes souvent, querelleurs, ils perturbent la quiétude des villes par leur comportement erratique. Ce sont de dangereux vagabonds, comparés parfois, par leur nombre, à des rats surgissant de nulle part. Stephen King, qui a bien compris la dimension sociale du clown, fait d'ailleurs jaillir le sien des égoûts.

Construction en 1869 de la Central Pacific Railways.
Construction en 1869 de la Central Pacific Railways. [Bianchetti/Leemage - AFP]
 

 

 

 

 

Charlie Chaplin dans le film "La ruée vers l'or" (1925).
Charlie Chaplin dans le film "La ruée vers l'or" (1925). [Archives du 7e art/Photo12/AFP]

 

 

 

 

Avant lui, Charlie Chaplin reprend cette même image du vagabond avec Charlot. Personnage révolté et sentimental, il est pauvre et roué, insolent et culotté. Son comportement imprévisible, source inépuisable de gags, lui garantit sa survie dans un monde qui ne veut pas de lui.

Il met les rieurs de son côté. Son personnage de vagabond est inspiré de la commedia dell'arte, où les acteurs masqués improvisaient des pièces marquées par la naïveté, la ruse et l'ingéniosité.

 

 

 

Clown blanc vs auguste

Dans le couple formé par le clown blanc et l'auguste, c'est le premier qui, normalement, devrait effrayer. Austère et sinistre, il interdit, contrôle et punit. "L'auguste, c'est la victime, et le clown blanc, la société qui le harcèle sans pitié", décrypte l'historien du cirque Pascal Jacob.

Pourtant, ce sont les oripeaux du second qu'emprunte le clown maléfique. Pourquoi?

Le clown Beby et un clown blanc. Années 30.
Le clown Beby et un clown blanc. Années 30. [Roger-Viollet/AFP]

>> Première hypothèse: la vengeance. Condamné à faire rire, souffre-douleur éternel, il décide de retourner le rire contre ceux qui le moque. Et c'est par la bouche que passe sa métamorphose. De petite en forme de coeur, elle devient immense, tel un gouffre auxquelles s'accrochent des dents en forme de crocs.

>> Deuxième hypothèse: il a déjà en lui une dualité. Le clown, c’est la défroque bariolée, le pantalon informe, les chaussures démesurées, les cheveux orange et le nez rouge, un habillement fait de bric et de broc, composite, raccommodé comme une autre créature effrayante et hybride, celle du docteur Frankenstein.

>> Troisième hypothèse, celle de Fellini pour qui l'auguste exprime l’aspect irrationnel de l’homme, la composante de l’instinct, ce quelque chose de rebelle et de contestataire contre l’ordre supérieur qui est en chacun de nous.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C’est une caricature de l’homme dans ses aspects d’animal et d’enfant, de moqué et de moqueur. Le clown est un miroir dans lequel l’homme voit son image grotesque, déformée et comique. C’est son ombre; et elle y sera toujours

Federico Fellini
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Joker, créature hybride

Au cinéma, avant la série télévisée inspirée du best-seller de Stephen King, il y a eu "Killer Klowns from Outer Space", en 1988. Le Killer Klown est l'archétype du clown malfaisant: son apparence inoffensive dissimule une vérité plus sombre.

Ancêtre du clown malfaisant façon Stephen King, le Joker, né dans les années 40. Au cinéma, il y a en trois mémorables. Au fil des incarnations, il est de plus en plus inquiétant, sombre et fou.

1966: Dans la première version grand écran de "Batman", Cesar Romero incarne un Joker coquet, un méchant très BD, pas trop effrayant, qui passe son temps à chanter et ricaner. Dans les années 60, prospères et iconoclastes, il n'est qu'un dandy amusant.

Avec ses cheveux crantés, ses yeux exorbités et sa bouche en forme de moustache, il pourrait être le frère dégénéré de Salvador Dali. Il fait rire bien plus qu'il inquiète.

Le Joker dans le film "Batman" de Leslie H. Martinson en 1966.
Le Joker dans le film "Batman" de Leslie H. Martinson en 1966. [Twentieth Century Fox Television - AFP]

1989: La version de Tim Burton propose un Joker d'une autre nature. Violent criminel, il a assassiné les parents de Bruce Wayne, futur Batman. Sa passion est de détruire, casser et salir tout ce qui est beau, en général à l'acide. Il utilise le chaos pour régner en maître sur Gotham City. Il fait encore un peu rire, grâce au jeu de Nicholson, et son pouvoir de nuisance l'apparente à un dictateur.

Jack Nicholson dans "Batman" de Tim Burton.
Jack Nicholson dans "Batman" de Tim Burton. [Warner Bros]
 

 

 

 

 

 

 

2008: Dans "The Dark Knight", Heath Ledger fait de son personnage un fou qui se délecte dans le chaos et la destruction. Il est allé chercher l'inspiration du côté de Sid Vicious et de Malcolm McDowell d"'Orange mécanique", qui d'ailleurs emprunte lui aussi le code vestimentaire du clown pour torturer ses victimes. Son maquillage a dégouliné, il ne craint même plus de montrer son vrai visage, celui d'un psychopathe.

 

 

 

 

 

Le Joker de "The Dark Night" de Christopher Nolan.
Le Joker de "The Dark Night" de Christopher Nolan. [AFP]

 

L'évolution du Joker est intéressante puisqu'il devient de plus en plus incontrôlable. Comme si la société toute entière ne savait plus canaliser ses forces souterraines, qu'elle était devenue impuissante à vaincre et convaincre par la raison, à la fois terrifiée et séduite par ces figures grotesques que rien ne freine et qui distraient les médias.

Deux hommes tiennent ce rôle actuellement sur la scène internationale: Kim Jong-un, avec sa coiffure chapiteau, et Donald Trump, dont le dress code rappelle celui de l'auguste: cheveux orange, costumes beaucoup trop grands et cravate interminable.

 

 

Crédits

 

 

 

Textes: Marie-Claude Martin

Recherche iconographique et réalisation web: Melissa Haertel et Andréanne Quartier-la-Tente

RTSCulture

septembre 2017