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"Les choses humaines" explorent les zones grises du consentement

Sortie du film "Les choses humaines", réalisé par le Français Yvan Attal. [RTS]
Sortie du film "Les choses humaines", réalisé par le Français Yvan Attal. / 19h30 / 2 min. / le 30 novembre 2021
Adapté du roman de Karin Tuil, "Les choses humaines" d'Yvan Attal raconte l'histoire d'une agression sexuelle sans témoins, opposant la parole de l'un à celle de l'autre. Le réalisateur s'est entouré de sa femme, Charlotte Gainsbourg, et de son fils, Ben, dans les rôles principaux.

D'abord, il y a un livre, "Les choses humaines", de Karine Tuil paru en 2019, récompensé du prix Interallié et du Goncourt des lycéens. Un roman qui, non content de décrire une affaire de viol à l'époque post #MeToo, s'attachait à ancrer ses personnages dans leurs origines sociales et leurs liens familiaux.

D'abord Claire, brillante essayiste féministe, puis Jean son ex-compagnon, journaliste politique vedette de la télévision, Adam Wizman, son nouveau compagnon, et enfin Alexandre, le fils de Claire et Jean, étudiant prometteur à Stanford. Une famille d'influence et de pouvoir, une famille où la parole circule facilement et qui n'a aucune difficulté à se faire entendre.

>> A regarder, la bande-annonce de "Les choses humaines":

Mais un jour tout bascule, quand la fille du nouveau compagnon de Claire accuse Alexandre de l'avoir violée au terme d'une soirée arrosée. Elle décide de porter l'affaire en justice.

Un film en trois parties

Fort d'une actualité bruissante - l'affaire Nicolas Hulot entre autres - qui oppose la parole des uns contre la parole des autres, Yvan Attal, en adaptant le roman, s'attache à montrer la complexité de ce genre de situation, les zones grises du consentement, le rapport aux femmes jamais remis en question, les dégâts opérés dans les familles et ceux provoqués par les rumeurs du tribunal médiatique.

Le film comme le livre offrent une étude quasi anthropologique des mœurs de la classe bourgeoise parisienne, de son rapport au pouvoir et à la culture du viol, notamment à travers le personnage de Jean (Pierre Arditi).

Suzanne Jouannet et Ben Attal dans "Les Choses humaines". [Jérôme Prébois - 2021 CURIOSA FILMS – FILMS SOUS INFLUENCE - GAUMONT – FRANCE 2 CINÉMA]Suzanne Jouannet et Ben Attal dans "Les Choses humaines". [Jérôme Prébois - 2021 CURIOSA FILMS – FILMS SOUS INFLUENCE - GAUMONT – FRANCE 2 CINÉMA]

Le film est construit en trois parties, la parole de l'agresseur (Ben Attal, le fils de Charlotte Gainsbourg et Yvan Attal), celle de la victime (Suzanne Jouannet), puis le procès, où se déploient de nombreuses plaidoiries qui sont autant de points de vue à défaut d'être des vérités. Soucieux de ne pas prendre parti, le réalisateur nous met à la place du jury. La caméra d’Attal ne montre rien de ce qui s’est passé lors de cette soirée - comme dans le livre - sans autres témoins que les deux protagonistes.

Le film raconte aussi le destin brisé de deux jeunes gens engagés dans la machine judiciaire, celui d'Alexandre promis aux plus hautes fonctions et celui d'une jeune Juive naïve qui n'a pas sur dire "non" au moment voulu.

Ce qu'en pensent les critiques

Séverine Graff, historienne du cinéma: "Le film ose montrer la réalité de la majorité des viols, le fait d'hommes qui sont aimés et aimants; le fait d'hommes qui ne se posent pas la question du consentement de leur partenaire et le fait d'hommes qui violent parce qu'ils consomment des femmes. J'aurais eu envie néanmoins que la parole de l'agressée vienne avant celle de l'agresseur et j'aurais souhaité qu'Yvan Attal ne donne pas le rôle du jeune homme à son fils; ce choix génère forcément de la sympathie pour lui. Bref, j'aurais voulu un film plus clair", dit Séverine Graf qui a néanmoins aimé cette adaptation.

Albertine Bourget, journaliste à l'Illustré: "Le film tourne autour de cette zone grise. Ce n'est pas 'Le dernier duel' de Ridley Scott, où les choses sont très claires, on est plus dans l'ambiguité. Mais c'est un film courageux qui montre que tout n'est pas blanc ou noir, ce qui ne veut pas dire qu'il n'y a pas eu viol".

Charlotte Gainsbourg et Pierre Arditi dans "Les choses humaines". [Jérôme Prébois - 2021 CURIOSA FILMS – FILMS SOUS INFLUENCE - GAUMONT – FRANCE 2 CINÉMA]Charlotte Gainsbourg et Pierre Arditi dans "Les choses humaines". [Jérôme Prébois - 2021 CURIOSA FILMS – FILMS SOUS INFLUENCE - GAUMONT – FRANCE 2 CINÉMA]

Rafael Wolf, spécialiste cinéma à la RTS: "Je préfère le livre. La question qui semble intéresser Yvan Attal est celle du doute, ce qui n'est pas le cas du roman de Karine Tuil, qui montre précisément à quel point il est compliqué de se mettre d'accord sur des règles précises pour déterminer un jugement. Personnellement, je n'ai pas ressenti d'ambivalence envers le personnage d'Alexandre, qui me semble dégoûtant. On est presque dans la caricature. Les scènes de procès m'ont parues peu rigoureuses, et je ne comprends pas l'intérêt de ce film."

Aimée Papageorgiou, rédactrice en chef de Culture Enjeu: "Je n'ai éprouvé aucune sympathie pour le personnage d'Alexandre, ce petit bourgeois à qui tout sourit mais violent lors de ses rapports intimes avec les femmes. Le film ne devient intéressant que lors de la partie 'procès', vers le dernier tiers. Les faits sont mutuellement reconnus, mais les interprétations sont différentes. Le film soulève tout de même des questions intéressantes."

Marie-Claude Martin

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