Modifié le 14 juin 2019 à 14:31

"Delphine et Carole, insoumuses", le film qui donne envie d'être féministe

Carole Roussopoulos with camera
"Delphine et Carole, Insoumuses", de Callisto McNulty Nectar / 26 min. / le 04 juin 2019
"Delphine et Carole, insoumuses" de Callisto McNulty raconte l'amitié et l'engagement féministe, décomplexé et insolent de l'actrice Delphine Seyrig et la vidéaste Carole Roussopoulos.

Delphine pour Delphine Seyrig. Carole pour Carole Roussopoulos. Une actrice, une vidéaste. Deux femmes, suissesses d’origine, qui se rencontrent à Paris, un peu par hasard. Carole enseigne la vidéo, dont elle a compris le pouvoir subversif. Delphine est déjà une star, mais elle veut apprendre. Elles signeront quelques films ensemble, documenteront la lutte des femmes pour leurs droits dans les années 1970.

"Delphine et Carole, insoumuses" de Callisto McNulty, raconte l'amitié et l'engagement de ces deux insoumises libres, joyeuses et radicales, qui n’ont cessé de défendre leur liberté comme femmes et artistes. Plus de quarante ans après, leur pensée reste fulgurante, d’une pertinence indémodable.

Cinéastes et féministes

En préambule du film, un carton explique que Carole Roussopoulos, peu de temps avant sa mort en 2009, avait initié un projet de documentaire sur Delphine Seyrig. Et que ce projet de film est le point de départ de celui de Callisto McNulty.

"Elle avait déjà réalisé une maquette, qui mettait en perspective la carrière d’actrice de Delphine Seyrig et son féminisme irrévérencieux par le biais d’images d’archives" explique la réalisatrice au micro de la RTS.

Avec les enfants de Carole, Alexandra et Geronimo Roussopoulos (qui ont co-scénarisé le film), Callisto McNulty souhaitait faire quelque chose de ce projet inabouti. "Au travers de ce portrait de Delphine, on pouvait constater que Carole se racontait aussi en creux. Il nous a paru évident d'intégrer sa vision et sa parole dans cette histoire, pour raconter leur féminisme à toutes deux", rajoute-t-elle.

Une aventure familiale

Callisto McNulty est la petite-fille de Carole Roussopoulos, décédée lorsqu'elle avait 19 ans. "J’étais très proche d’elle. J’ai passé toutes mes vacances avec elle, en Valais. Elle m’a transmis une certaine colère, et un certain féminisme, mais de façon beaucoup plus naturelle que théorique. Petite, je l'entendais toujours faire le montage de ses films dans sa chambre", raconte la réalisatrice.

>>A lire: notre Grand Format sur la carrière de la cinéaste Carole Roussopoulos (cliquez sur l'image ci-dessous)

Une femme libre et sans patron

Au départ, rien ne destinait Carole Roussopoulos à la réalisation. "Moi j’étais tout sauf une cinéphile, c’est ce qui m’a aidée à ne pas être bloquée" explique-t-elle dans une des archives du film.

C'est à 24 ans, alors que Carole vient de se faire injustement licencier par le magazine Vogue, que Jean Genet lui conseille d’utiliser son chèque de licenciement pour s'acheter une "machine révolutionnaire" (la première caméra portative, Sony Portapak 1967). "Dorénavant vous serez une femme libre et sans patron!" lui avait prophétisé l'écrivain.

Jean Genet ne s'y est pas trompé. Désormais, Carole Roussopoulos va arpenter la vie caméra au poing. "Elle disait qu’elle était une sorte d'écrivain public, et que la vidéo était sa façon à elle de donner la parole à des femmes, bien sûr, mais aussi à des hommes. Car elle a aussi traité de sujets humanistes comme l’accompagnement à la mort, la maladie, le handicap" précise Callisto McNulty. "Elle avait une grande ouverture à l’autre, doublée d’une grande humilité. D'ailleurs, elle ne faisait jamais intervenir de voix off dans ses films".

Je voulais être à la hauteur de sa vision de réalisatrice. J’avais envie de restituer leur humour, leur impertinence, à travers la confrontation des archives. Je suis restée fidèle à sa démarche.

Callisto McNulty, réalisatrice de "Delphine et Carole, insoumuses"

Hymne à la sororité

"Je souhaitais transmettre dans ce film cette amitié et son intensité politique et humaine. C’était vraiment un féminisme lié à la communication et à la rencontre avec les femmes, à l’amitié et à la sororité", explique la réalisatrice. "Cette forme d’engagement qui s’inscrit dans les plaisirs de la vie, reste mon modèle".

>> A voir: le documentaire "Delphine et Carole, insoumuses"

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Histoire vivante - Publié le 16 juin 2019

Carole Roussopoulos n’a cessé de documenter la lutte des femmes pour leurs droits. Le film compile de nombreux passage de films comme "Y a qu’à pas baiser", "Les prostituées de Lyon parlent", ou encore le célèbre "Maso et Miso vont en bateau".

"Pour rendre hommage et raconter ces deux femmes aujourd’hui disparues, l’utilisation d’images d’archives me semblait évidente" explique la réalisatrice.

En étant le témoin de son époque, Carole Roussopoulos a tourné 150 documentaires En étant le témoin de son époque, Carole Roussopoulos a tourné 150 documentaires [Association Carole Roussopoulos] Un usage d'archive très éloquent, notamment lorsque le film confronte des extraits de longs métrages dans lesquels joue Delphine - comme "Baisers Volés" de Truffaut ou de "Peau d’Ane" de Jacques Demy -  avec les images de Carole en faveur du droit à l’avortement et à la contraception libre et gratuite.

C'est donc par la force du montage et la qualité des documents initiaux que "Carole et Delphine, insoumuses" réussit à apporter encore quelque chose de nouveau, même à ceux qui ont déjà vu des films de Carole Roussopoulos, et provoque une sorte d’éblouissement en terme de pensée.

"En effet, lorsqu'on entend Delphine Seyrig affirmer sur un plateau télévision qu’il est plus traumatisant d’élever des enfants que d’avorter, on peut se demander qui oserait cela", confirme la réalistrice.

De même, lorsqu'elles filment un avortement clandestin, réalisé dans l’appartement même de Delphine Seyrig. Quarante ans après, ces images restent encore taboues et témoignent de la grande radicalité et actualité de leur combat et de leur manière de les filmer.

Femme et actrice, la double peine

Le film comporte aussi des images tirées de films de Marguerite Duras ("India Song") ou de Chantal Ackerman ("Jeanne Dielman"). Des films de femmes que Delphine a soutenus. "Elle se rendait compte que les rôles que lui proposaient les réalisateurs étaient très stéréotypés et limitants, mais aussi qu'une actrice qui affirme haut et fort son féminisme ne trouve plus de rôles", souligne Callisto McNulty.

En tant qu’actrice, la rencontre avec le mouvement féministe a été inestimable. J'ai enfin compris ce qui m’empêchait d’adhérer à certaines choses au cinéma et au théâtre. Cela m’a permis de ne plus me laisser impressionner par mes patrons, que ce soient des metteurs en scène ou des producteurs. Cela m’a donné de la force.

Delphine Seyrig, dans sa réponse à Simone de Beauvoir sur les origines de son féminisme (extrait du film de Callisto McNulty)

Pour le film "Sois belle et tais-toi", Delphine Seyrig et Carole Roussopoulos se sont rendues à Los Angeles pour interviewer des actrices célèbres comme Jane Fonda, Juliet Berto, Maria Schneider sur la situation des femmes dans l'industrie du cinéma. Un révélateur de "la condition d'actrice, qui est comme un miroir grossissant de celle des femmes en général. Elles sont encore davantage soumises à l'injonction de plaire, de répondre au désir du réalisateur masculin", témoigne Callisto McNulty.

"Sois belle et tais-toi", 40 ans avant l'affaire Weinstein

En 1971, le manifeste des 343 salopes fait l'effet d'une bombe. Son influence sur le mouvement féministe est alors énorme. En 2017, l'affaire Weinstein est une autre bombe qui explose cette fois dans le monde du cinéma, avant de se propager partout et donner naissance au mouvement #MeToo. L'impact sur le combat féministe est énorme.

>> A lire aussi: Comment le tsunami #MeToo a changé notre vision du monde

Une actualité récente qui renouvelle aussi le regard que l'on peut porter sur le combat pionnier des deux femmes de cinéma et sur leur film "Sois belle et tais-toi", qui traitait quarante ans plus tôt des mêmes problématiques.

Des questionnements anciens, enfin mis au goût du jour. Le pas en avant est énorme. Mais, pondère Callisto McNulty, "il y a par ailleurs toujours une grande méfiance à l'égard des femmes, qui s'exprime notamment par le biais de tribunes très réactionnaires".

Si on nous écoute davantage, il y a encore du travail pour que féministe ne soit plus un gros mot.

Callisto McNulty, réalisatrice et sociologue

Le film se concentre sur les années 1970 "sinon il y aurait eu beaucoup trop de matériel". La période correspond aux années de leur rencontre et à un grand nombre de réalisations ensemble. Elle inclut encore 1982, l'année de la fondation par Carole Roussopoulos, Delphine Seyrig et Ioana Wieder du Centre audiovisuel Simone de Beauvoir.

>> A voir aussi: La Médiathèque de Martigny retrace le parcours engagé de la vidéaste valaisanne Carole Roussopoulos à ses débuts parisiens

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19h30 - Publié le 11 mai 2018

Toujours très actif aujourd'hui, le Centre fait un grand travail de diffusion et de conservation de films réalisés par des femmes, sur des femmes. C'est là que sont conservées les archives et les films des fondatrices.

Sujet radio: Raphaële Bouchet

Adaptation web: Manon Pulver

Publié le 14 juin 2019 à 10:30 - Modifié le 14 juin 2019 à 14:31