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Dématérialisation des supports, quel avenir pour les bibliothèques?

La bibliothèque ouverte récemment dans la ville chinoise de Tianjin connaît un grand succès. Pas seulement à cause des livres, mais aussi parce qu’elle sert d’arrière-plan pour des selfies. [AFP - FRED DUFOUR]
La bibliothèque ouverte récemment dans la ville chinoise de Tianjin connaît un grand succès. Pas seulement à cause des livres, mais aussi parce qu’elle sert d’arrière-plan pour des selfies. - [AFP - FRED DUFOUR]
Les bibliothèques luttent pour leur rôle dans la société: certaines se séparent de leurs livres, d’autres leur construisent des temples gigantesques.

À l’entrée de la bibliothèque municipale d’Aarhus au Danemark, baptisée Dokk1, lorsque l’on emprunte la large rampe menant au deuxième étage, une cloche de sept mètres cinquante de haut accroche le regard.

L’œuvre de l’artiste danoise Kirstine Roepstorff s’intitule "Gong": à chaque fois qu’un enfant naît dans la ville, il suffit à ses parents d’appuyer sur un bouton placé à côté du lit dans la salle d’accouchement, pour qu’un gong puissant retentisse dans la bibliothèque et annonce ainsi l’arrivée dans la ville d’un nouveau citoyen du monde! Qui prendra lui aussi très vraisemblablement un jour le chemin de la bibliothèque Dokk1 de la ville danoise d’Aarhus.

Fauteuils confortables, vue sur le port – et un gong gigantesque: la bibliothèque municipale d’Aarhus est un lieu très fréquenté par les habitants de la ville. [AARHUS PUBLIC LIBRARIES - ADAM MØRK]

Qui a encore besoin de bibliothèques?

On pense à l’avenir. Pas seulement à Aarhus. À l’ère du numérique, les bibliothèques du monde entier se préparent à remplir de nouvelles missions et de nouvelles fonctions. Une question avant tout fait planer une menace: à quoi servent encore les bibliothèques quand on a Wikipédia et Google? Chaque nouvelle page de livre scannée ravive l’urgence de trouver une réponse à cette question.

Les statistiques illustrent bien cette nécessité: en Angleterre par exemple, 343 bibliothèques ont fermé en l’espace de cinq ans. Au Danemark – pays des bibliothèques s’il en est – le nombre de bibliothèques est passé de 2000 à 450 en 30 ans.

L’association professionnelle allemande déplore "la mort des bibliothèques". En effet, le prêt de livres imprimés ne cesse de diminuer chez nos voisins: de 219 millions en 2010, il est passé à 193 millions en 2016. La situation est moins dramatique en Suisse, mais le nombre d’utilisateurs actifs y diminue aussi sensiblement.

Réinventer une institution classique

Mais les périodes de crises sont généralement le meilleur moment pour inventer quelque chose de nouveau et de plus robuste. Ainsi, cette quête d’un avenir pour les bibliothèques a donné lieu ces dernières années à toutes sortes de projets très remarqués.

Architecture spectaculaire en guise d’appât: la nouvelle bibliothèque Tianjin Binjai dans la ville chinoise de Tianjin. [AFP - FRED DUFOUR]

Dès les années 1990, une première bibliothèque ne contenant aucun livre voyait le jour à San Antonio, dans l’état américain du Texas. Le bâtiment aux couleurs lumineuses abrite à l’intérieur une salle de travail peu glamour équipée de très nombreux ordinateurs.

Un million de livres – ou pas de livres du tout

À Homestead, en Californie, ouvrira prochainement une "Cybrary". Il s’agit d’un projet commun de la bibliothèque municipale de Homestead et de l’entreprise Landmark Entertainment Group, spécialisée jusqu’à présent dans les parcs d’attractions et les casinos.

La future bibliothèque ne devrait proposer que peu de livres papier. En revanche, le projet, d’un montant de 16 millions de dollars, se concentre sur le livre électronique, les ordinateurs portables et la réalité virtuelle. Les visiteurs seront accueillis par des bibliothécaires costumés et des robots parlants.

>> A lire aussi : Une bibliothèque mondiale virtuelle est née à Fribourg

Ouverte à la fin de l’année dernière dans la ville chinoise de Tianjin, la bibliothèque Tianjin Binhai a fait grand bruit dans les médias elle aussi. D’une part parce que l’agence d’architectes néerlandaise MVRDV a conçu un bâtiment spectaculaire. Et d’autre part, parce qu’on y mise entièrement sur les livres – 1,2 million de livres y tapissent les murs, du sol au plafond.

Tandis que certaines bibliothèques renoncent totalement au livre, la nouvelle bibliothèque de la ville chinoise de Tianjin en rassemble 1,2 million. [AFP - FRED DUFOUR]

L’humain au centre

Toutefois, il n’est pas absolument nécessaire de voyager jusqu’en Chine pour se projeter dans l’avenir. Il suffit d’aller jeter un œil dans la ville danoise d’Aarhus. En 2015 y ouvrait Dokk1, une bibliothèque qui bien davantage qu’un entrepôt à livres.

"En 1998, lorsque nous avons posé les premiers jalons de Dokk1, Google arrivait sur le marché", dit son directeur Rolf Hapel. "En 2004, c’était Facebook. Puis ce fut au tour des smartphones en 2007. Tout cela alors que nous étions en plein processus de planification. Cela nous a permis de comprendre très tôt que la technologie ne devait pas être notre critère principal".

Car personne ne savait si nous aurions encore des livres en 2030. Mais ce bâtiment est destiné à exister au moins 150 ans. C’est pourquoi il a fallu chercher un autre critère que la technique, dit Hapel. Et une réponse a été trouvée. "C’est l’humain".

Notre critère principal ne doit pas être la technologie, mais l'aspect humain.

Rolf Hapel, Directeur de Dokk1

La bibliothèque comme lieu de rencontre

Au Dokk1, sur une surface de 18 000 mètres carrés, les gens et leurs besoins sont une priorité. On y trouve suffisamment de mètres de rayonnages pour loger 220 000 livres, un immense espace dédié aux familles et aux enfants avec des livres et des aires de jeu, une "gaming street" pour les plus grands, des douzaines de postes de travail avec des ordinateurs et de nombreux fauteuils confortables avec vue sur le port d’Aarhus.

Dans la bibliothèque municipale d’Aarhus, le public peut s’installer dans de nombreux espaces différents, notamment avec des jeux [AARHUS PUBLIC LIBRARIES - ADAM MØRK]

De manière générale, il y a beaucoup d’espaces où l’on peut s’installer librement. On s’y sent bien dès le premier instant. Personne n’est obligé de consommer quoi que ce soit et on peut apporter son propre repas. Il y a même une pièce pour permettre aux mamans d’allaiter.

Les visiteurs se voient proposer d’innombrables activités: un club Pokémon, des cours de fabrication de bijoux à l’aide d’imprimantes en 3D ou encore de l’aide aux devoirs.

Les étudiants en droit donnent gratuitement des conseils juridiques, l’association locale de drone organise des cours et le maire d’Aarhus répond aux questions une fois par mois autour d’un café et d’une part de gâteau.

Une offre variée: des visiteurs de Dokk1 regardent une imprimante en 3D. [AARHUS PUBLIC LIBRARIES - BENJAMIN POMERLEAU]

Toutes les salles peuvent être louées gratuitement par les particuliers, il suffit de s’inscrire dans le système de réservation. Bien que le personnel ne soit présent que jusqu’à 20 heures, la maison est ouverte de 8 heures du matin à 22 heures. Et n’oublions pas le plus important: la bibliothèque est pleine. Tous les jours. Au cours des trois dernières années, le nombre de visiteurs est passé de 450 000 à 1,3 million par an.

Les bibliothèques, lieu de désir

Il semble que malgré la numérisation croissante, il existe un besoin, voire un désir de ce genre de lieux.

Le grand mot d’ordre est l’intégration. Selon le directeur de la bibliothèque, Rolf Hapel, "dans notre société, les espaces ouverts de ce genre deviennent rares. Chacun vit dans sa bulle de filtres. Sur Internet où nous échangeons avant tout avec ceux qui pensent comme nous, tout comme dans le monde analogique. Je vis dans un beau quartier où tout le monde a reçu une bonne éducation, et je n’entre jamais en contact avec des gens d’autres quartiers".

Dans les bibliothèques modernes, les livres ne constituent souvent qu’une partie de l’offre. Elle proposent aussi de nombreuses autres choses, par exemple des cours de bricolage. [AARHUS PUBLIC LIBRARIES - BENJAMIN POMERLEAU]

Comme les endroits où l’on peut se rencontrer ne sont pas nombreux, la bibliothèque constitue une exception: "Ici on voit que nous ne sommes tous simplement humains!" C’est important, dit Hapel. Car les gens doivent pouvoir se rencontrer facilement – sans avoir à payer pour cela.

Ces endroits ouverts sont de plus en plus rares dans notre société.

Rolf Hapel, Directeur de Dokk1

En sociologie, ce que vante Rolf Hapel s’appelle "le troisième lieu". Un lieu entre chez soi et le lieu de travail où les rencontres sont possibles. Gratuitement et dans la plus grande simplicité.

Penser autrement les bibliothèques

Afin de devenir de tels lieux de rencontres, les bibliothèques doivent penser autrement. "C’est un changement de perspective", dit Gerhard Matter, directeur de la bibliothèque cantonale de Bâle-Campagne à Liestal.

La bibliothèque cantonale se trouve à Liestal dans un ancien entrepôt de grands vins de bordeaux. On comprend dès l’entrée ce que veut dire Matter.

Autrefois la bibliothèque était considérée comme un haut-lieu de culture dédié à l’intelligence – par opposition à l’utilisateur censé être stupide. Cette approche est complètement dépassée. Aujourd’hui, la bibliothèque doit répondre aux besoins des visiteurs.

Gerhard Matter, directeur de la bibliothèque cantonale de Bâle-Campagne

Derrière les baies vitrées, le café s’appelle "Willkommen". De grandes pièces lumineuses accueillent le visiteur. Le soir, la lanterne sur le toit éclaire le puits de lumière – une illumination au meilleur sens du terme.

La bibliothèque cantonale de Bâle-Campagne près de la gare de Liestal: un phare de la connaissance. [LIECHTI GRAF ZUMSTEG, BRUGG - RENÉ RÖTHELI, BADEN]

Gerhard Matter, qui a étudié au Canada et aux USA, trace un parallèle entre sa bibliothèque et les public libraries anglo-saxonnes, qui étaient et sont souvent encore les seuls lieux de rencontres dans les petites villes des États-Unis. Par conséquent, on peut aussi y retirer son permis de chasse ou y demander son allocation chômage.

Qu’en est-il du public masculin? Comme à Aarhus, on essaye à Liestal d’atteindre un grand nombre de groupes d’utilisateurs différents en organisant des manifestations variées. Par exemple, des jeunes apprennent à leurs aînés à se servir des médias numériques dans le cadre des ateliers "Tablet Hero", les collectionneurs de vignettes de foot ont leur bourse d’échange et on peut aussi acheter le journal.

Le seul groupe cible encore sous représenté est celui des hommes d’âge moyen. Bientôt, une Harley Davidson sera installée à leur intention et – petit clin d’œil à Aarhus – on pourra faire voler des drones.

Un savoir structuré

Malgré tout, les livres restent l’élément central. Évidemment, selon Matter, chacun pourrait rester seul à la maison et se documenter sur Internet, sur la manière de se comporter en cas du décès d’un proche par exemple.

Le bâtiment qui abrite actuellement la bibliothèque cantonale de Bâle-Campagne fut autrefois un entrepôt à vins [ARCHITEKTUR: LIECHTI GRAF ZUMSTEG, BRUGG - RUEDI WALTI, BASEL]

Selon lui, la bibliothèque possède toutefois trois avantages significatifs. Tout d’abord, on y trouve un savoir structuré: les oeuvres ont été soigneusement choisies par des bibliothécaires pour les utilisateurs. En second lieu, les visiteurs peuvent tabler sur la qualité et sur une neutralité exempte d’intérêts politiques ou économiques.

Troisièmement, les gens peuvent y créer des réseaux et échanger. Sur des sujets comme celui de la mort, c’est particulièrement appréciable.

Les bibliothèques des sciences

Même les bibliothèques scientifiques universitaires ont du souci à se faire quant à leur avenir. Le 7 février 2016, Rafael Ball, directeur de la bibliothèque de l’EPFZ, donnait à la "NZZ am Sonntag" une interview qui a eu un grand retentissement.

Répondant à la question de savoir si Internet rendait les bibliothèques superflues, il avait répondu par un "oui" sans équivoque: les bibliothèques publiques seraient surévaluées. Selon lui, à l’ère d’Internet, le concept de rassembler des contenus ne fonctionne plus.

C’était une thèse provocante que Ball lui-même n’a pas soutenu par la suite. Mais il est clair que les bibliothèques scientifiques doivent réagir elles aussi à la pression numérique.

Les bibliothèques contre les "fake news"

Tandis que les bibliothèques publiques cherchent leur avenir dans la rencontre entre les gens et «l’apprendre ensemble», les bibliothèques scientifiques se concentrent sur la valorisation et la préservation des connaissances issues de la recherche.

Au temps des "fake news", les instances indépendantes sont nécessaires. Dans ce contexte, les bibliothèques sont plus importantes que jamais.

Rafael Ball, directeur de la bibliothèque de l’EPFZ.

Rafael Ball souligne à quel point les bibliothèques scientifiques sont importantes pour un public scientifique: "en particulier à l’ère de Wikipédia, de Google et de ce qu’on appelle les "fake news", des instances indépendantes soutenant la science, la recherche et l’enseignement sont primordiales. Dans ce contexte, les bibliothèques sont plus importantes que jamais".

Des archives globales et accessibles

La bibliothèque de l’EPFZ construit des archives numériques particulièrement riches – et propose des offres numériques consultables par les scientifiques même lorsqu’ils sont en déplacement aux USA ou en Australie. C’est la seule manière de rester concurrentielle face à d’autres bibliothèques de hautes écoles renommées.

Ces archives comprennent des fonds importants de Thomas Mann, Albert Einstein et Max Frisch ainsi qu’un fonds photographique atteignant déjà trois millions de clichés. Environ 400 titres de presse actuels sont également consultables par le public.

Pour Rafael Ball, "nos offres sont financées par l’argent public, elles doivent donc être largement accessibles au public. Nous sommes devenus un centre d’analyses offrant ses services aux chercheurs et au grand public".

La stratégie de la "citizen science" s’intègre parfaitement à ce concept: sur le site "Smapshot", les utilisateurs peuvent participer activement. L’EPFZ fait appel à leur connaissance du terrain afin de localiser des photos de lieux non identifiés.

L’avenir dans le passé

Dans le monde antique, la bibliothèque d’Alexandrie, mondialement réputée, était la bibliothèque la plus importante. C’était un lieu de savoir où étaient conservés des millions de rouleaux de papyrus.

L’avenir des bibliothèques est-il dans le passé? La bibliothèque antique d’Alexandrie n’était pas seulement une collection de textes. [WIKIMEDIA/O. VON CORVEN]

Mais elle était déjà bien davantage. C’était une sorte de campus ou les étudiants et d’autres personnes se rencontraient pour échanger. Pour apprendre les uns des autres et apprendre ensemble. L’avenir des bibliothèques est là – à la fois dans une plus grande ouverture au public et dans les sciences –, profondément enraciné dans la riche tradition des bibliothèques.

La bibliothèque d’aujourd’hui reste un lieu extrêmement important, même dans notre société numérique. Car il n’existe que peu d’endroits propices aux rencontres, à l’échange, à l’intégration, à l’apprentissage, aux expériences, sans oublier la lecture. C’est pourquoi les bibliothèques ont devant elles un avenir radieux!

Julia Bendlin (SRF Kultur)

Réalisation web: Miruna Coca-Cozma

>> Cet article a été publié sur le site de SRF Kultur (en allemand).

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