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"Mein Kampf est une autobiographie mensongère d’un pauvre type qui veut passer pour un héros"

L'invité de La Matinale - Olivier Mannoni, journaliste et biographe
L'invité de La Matinale - Olivier Mannoni, journaliste et biographe / La Matinale / 11 min. / le 26 octobre 2022
Traducteur, journaliste et biographe français, Olivier Mannoni raconte dans un essai la décennie durant laquelle il a traduit "Mein Kampf". Un travail de longue haleine duquel ressortent d'inquiétantes similitudes entre les discours du dictateur allemand et de certaines femmes et hommes politiques de nos démocraties actuelles.

Connu et reconnu pour ses traductions de nombreux ouvrages historiques consacrés au nazisme, Olivier Mannoni a notamment passé près de dix ans à traduire "Mein Kampf", livre dans lequel Hitler a posé les bases théoriques de sa haine de l'étranger, en l'occurrence des Juifs. Dix décennies passées à lire et relire Hitler, à penser Hitler, à manger Hitler, à dormir et se réveiller Hitler... Comme pris en otage par un texte que le traducteur français qualifie de bourbier.

Compagnonnage obsédant?

De cette expérience, Olivier Mannoni a donc tiré un essai intitulé sobrement "Traduire Hitler". Quelque 130 pages que l'on lit avec l'estomac noué, le souffle coupé. Une sorte de compagnonnage obsédant? "Pas tout à fait", répondait mercredi son auteur dans La Matinale.

"Je ne pense pas que l'on puisse parler de compagnonnage, car il faut garder avec ce texte des distances considérables pour ne pas en sortir esquinté." Le terme obsédant, par contre, peut tout à fait convenir. "Car Hitler est obsédant par sa présence historique et par la nature même et la forme de ce qu'il a écrit."

Joseph Goebbels, Heinrich Himmler puis Adolf Hitler: les plus grandes figures du nazisme sont passées entre ses mains. Des personnages que l'histoire lie, mais un type de travail à chaque fois différent. Le livre d'Hitler, "Mein Kampf", possède en effet, selon lui, une sorte d’aura maléfique extrêmement dangereuse parce qu'il a été interdit pendant longtemps en Allemagne. C'est à ce niveau-là, justement, qu'il est important de ne pas l'enterrer, comme certains le préconisent.

"Hitler est dangereux non pas du fait qu'on le lise, mais du fait justement qu'on ne le lise pas, et que ça reste une espèce d'objet de culte. Il fallait franchir ce pas-là. Le traduire et le republier avec un appareil analytique très conséquent a été pour moi le meilleur moyen possible de franchir ce pas de manière productive pour l'histoire et la conscience des lecteurs", insiste-t-il. Seule l'étude des origines du mal permet, comme il le résume, de comprendre le mal et donc d'éventuellement lutter contre lui.

Un exemplaire du livre "Mein Kampf" d'Adolf Hitler photographié à Berlin le 16 décembre 2015. [Reuters - Fabrizio Bensch]

Un "emberlificotement permanent"

Par ailleurs, "Mein Kampf" n'est pas un mode d'emploi de la Shoah, comme beaucoup le pensent. "Mein Kampf est d’abord une autobiographie totalement mensongère d’un pauvre type qui tente de se faire passer pour un héros. C’est ensuite une tentative d’intellectualiser un programme qui est essentiellement fondé sur la haine, l'exclusion, le refus de l’éducation et de la culture, théorisé dans un ouvrage très long, très confus et difficilement abordable." Une confusion extrême, un "emberlificotement permanent" de phrases et de pensées qui révèlent la confusion de la réalité de ce qu'a été le nazisme, autrement dit "une entreprise de haine camouflée sous des grands mots".

Cette influence intellectuelle et stylistique se retrouvent d'ailleurs dans la rhétorique d'énormément de discours aujourd'hui, notamment chez les complotistes, déplore l'intellectuel. Mais plus grave encore, des parallèles peuvent être observés entre les discours d'Hitler et ceux de certains politiques, comme Donald Trump. "Sur un plan purement politique, il n'y a pas de rapport. Je ne dis pas que Trump est un nazi exterminationniste. Mais dans la manière qu'il avait de simplifier au maximum les discours politiques tout en les rendant extraordinairement confus, il y a des similitudes linguistiques. C’est-à-dire qu'on amène la simplicité la plus absolue par une confusion du langage qui est permanente chez Trump."

Certaines théories de l'extrême droite française, notamment celle du "grand remplacement" largement martelée durant la dernière campagne présidentielle, ne lui ont pas échappé non plus. "C'est une vieille histoire qui est passée par un écrivain français qui remonte à un théoricien américain qui lui-même fonde sa pensée sur des textes de néonazis allemands. Et tout ça remonte au 11e chapitre du premier livre de "Mein Kamp" qui s’appelle "Ma race", et qui explique que les Juifs sont en train d'envahir l’Allemagne et qu'ils vont remplacer le peuple allemand."

Propos recueillis par David Berger

Sujet pour le web: Fabien Grenon

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