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Société

Est-ce qu'on est sûr que les choses visibles existent? Comment sait-on que les choses invisibles existent?

Question de Manuel (18 ans)

Olivier Massin

Réponse de Olivier Massin

Département de Philosophie

Université de Genève

olivier.massin@unige.ch

Bonjour, commençons par votre première question : est-on sûr que les choses visibles existent ?

Pour y répondre il convient de s'entendre sur ce que sont les choses visibles. Un débat important en philosophie de la perception oppose ceux qui pensent que nous voyons au final très peu de choses : seulement des surfaces colorées ou des couleurs à certains endroits à ceux qui pensent qu'on voit beaucou plus que cela : non seulement des couleurs, mais aussi des tables, des personnes, ou des oiseaux. Face à un citron, les premiers soutiennent que l'on voit seulement une forme jaune (dont on peut savoir par ailleurs qu'elle est celle d'un citron), alors que les seconds pensent que l'on voit vraiment le citron lui-même. Votre première question est alors susceptible de deux interprétations :

(i) est-ce que le jaune existe ?

(ii) est-ce que les citrons existent ?

(i) Les couleurs existent-elles ? Cela ouvre un second débat important de philosophie de la perception (qui remonte à l'Antiquité). Une objection classique à l'encontre de l'idée selon laquelle les couleurs existent prend la forme de l'argument suivant :

Prémisse A : Les seules choses qui existent réellement sont les entités que décrit la physique.

Prémisse B : La physique ne fait pas appel à des couleurs (mais à des atomes, des électrons, des longueurs d'ondes, etc.

Conclusion : Les couleurs n'existent pas réellement (on ajoute en général qu'elle n'existent que "dans notre esprit").

Avec les réalistes au sujet des couleurs, je pense cependant que cette conclusion est fausse : les couleurs existent réellement indépendamment de notre perception d'elles. Ce qui est faux dans l'argument précédent est la prémisse A selon laquelle seul ce qui est décrit pas la physique est réel. Pourquoi ce qui est décrit par la biologie, l'économie ou la psychologie, ou plus simplement le sens commun ne le serait-il pas également ?

(ii) La réponse à la seconde interprétation de votre première question est également positive selon moi : les citrons existent indépendamment de nos perceptions d'eux. Les philosophes qui nient cela sont plus rares que ceux qui nient l'existence des couleurs, mais on en trouve également : ils sont appelés phénoménalistes ou idéalistes.

Evidemment, ceux qui pensent que nous voyons des citrons plutôt que des couleurs ont moins de mal à justifier l'existence des citrons : nous savons que les citrons existent parce que nous les voyons. Mais comment un philosophe qui pense que nous ne voyons pas le citron, mais seulement une surface jaune, va-t-il justifier sa croyance en la réalité du citron ?

Cela permet de faire la transition vers votre seconde question : comment sait-on que les choses invisibles existent ? Le citron est invisible pour le partisan de la théorie (i). Il devra donc dire que si nous savons que le citron est réel, ce n'est pas parce que nous le voyons. La vue n'est pas notre seul mode de connaissance. Quels autres modes de connaissance avons-nous ? Les autres sens pour commencer : nous pouvons toucher, goûter, sentir et dans certaines conditions entendre le citron. Mais votre question est peut-être plus radicale : comment sait-on que les choses IMPERCEPTIBLES existent ? Un mode de connaissance non-perceptif que nous admettons en général est celui de 'l'inférence à la meilleure explication'. Si nous voyons une lumière s'allumer, nous pouvons en inférer que cela doit être parce qu'il y a quelqu'un dans la pièce. De la même façon, la raison pour laquelle nous pensons qu'il existe des choses non perceptibles est souvent que nous les inférons comme meilleures explications possibles à ce que nous voyons.

En résumé, les choses visibles existent et un des moyens de connaître les choses non-visibles est de les inférer sur la base de ce que nous percevons.

NB : perception et inférence ne sont pas pour autant nos deux seules voies d'accès à la connaissance. L'intuition, le témoignage d'autrui, les émotions peuvent également nous faire connaître certains faits.

(j'ai un peu omis la notion de certitude qu'impliquait votre première question, n'hésitez pas à revenir à la charge si cette réponse vous frustre !)

Pour en savoir plus:

Berkeley, G., Trois Dialogues entre Hylas et Philonous (il existe diverses éditions) : c'est un superbe texte classique de philosophie de la perception et de métaphysique, dans laquelle Berkeley défend le phénoménalisme et donc l'idée que les choses visibles n'existent pas réellement.

Russell, B. Problèmes de philosophie, Paris, Payot, chapitres 1-3, 1989 (1ère ed. 1912). Russell y défend l'idée que bien que les choses visibles (les couleurs) n'existent pas indépendamment de nous, nous pouvons sur leur base connaître par inférence l'existence indépendante de choses invisibles.

Dokic, J. Qu'est-ce que la perception ?, Paris, Vrin, 2004 : un petit livre d'introduction à la philosophie contemporaine de la perception extrêmement clair et complet.

15 juillet 2010

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